L’art de Tardi : la technique (partie 2).

  • L’album (les influences, la prépublication, 46 pages ou roman graphique?).
  • La page (les couleurs / le vocabulaire, la grammaire graphique, les outils / la case et le texte / composition de la page).


Figures et paysages : une approche graphique.

L’album

« La seule chose qui m’intéresse est de fabriquer [de la bande dessinée], pour le plaisir que ça me procure. Faire un dessin qui raconte une histoire, qui a une fonction narrative » Jacques Tardi

dans « TARDI, Entretiens avec Numa Sadoul », p.65

Les influences

Paul Cuvelier / Edgar P.Jacobs

TARDI définit son style dans la lignée de la Bande dessinée belge, mais « décrispée plus libre ». Hergé et surtout Edgar P.Jacobs avec Blake et Mortimer sont ses premières portes d’entrée vers la bande dessinée. Cette influence forme une sorte de socle auquel s’ajoute la bande dessinée dite adulte (ex : Barbarella), mais aussi des peintres dont les tableaux comportent cette « fonction narrative » comme ceux d’Otto Dix. Il s’agit de communiquer avec l’image comme médium. Ni la bande dessinée, ni la peinture narrative ne trouvaient grâce aux yeux des professeurs des Beaux-Arts, et TARDI au sein de cette institution, peinait à faire reconnaître son attrait pour une forme considérée comme mineure. Il en ressortit cependant avec une formation à l’anatomie, à la copie de fragments classiques, et une connaissance aiguë de l’histoire de l’art, qui nourrira son œuvre tout du long.

Tardi assumera l’empreinte de l’œuvre de Hergé (« Le sceptre d’Ottokar »), auquel il empruntera, comme des hommages, avec délectation et humour, la composition de certaines pages revues « à la manière de ». ( « Le sceptre d’Ottokar », « Les sept boules de cristal », « Momies en folies »).

TARDI s’amuse. TARDI se fait plaisir, et multiplie les clins d’œil et c’est un bonheur pour le lecteur de participer à cette chasse aux trésors. Nous reconnaissons ici évidemment l’allégorie de « la médecine », partie d’une fresque de Gustav Klimt (1907), qu’il introduit, de manière certes un peu artificielle, dans une des planches de « Adieu Brindavoine ».


La pré publication

Plusieurs albums seront pré publiés en plusieurs livraisons, au format journal, sur papier plus épais cependant qu’un vrai journal. Il est tout de même question d’assurer la pérennité de l’objet. « Le secret de l’étrangleur », ainsi que le dernier épisode des aventures d’Adèle Blanc-Sec « Le labyrinthe infernal », furent publiés respectivement en cinq et trois livraisons en 2006 et 2007. Toutefois, « Putain de guerre », ouvrage ambitieux et n’ayant – à priori – que de lointains rapports avec l’univers feuilletonesque, a également été publié sous forme de journaux en 2008 et 2009, à la façon des nombreux magazines illustrés d’information pendant la grande guerre comme « Le petit journal illustré », « L’illustration », « Le miroir ». Ces illustrés sont également une source de documentation essentielle pour TARDI.

« Un lieutenant allemand tué dans l’arbre d’où il tirait sur nos officiers ». Les journaux utilisent la photographie comme support le plus à même de restituer la guerre, et font appel aux photographes amateurs. / TARDI, « Putain de guerre, année 1917 ».


46 pages ou roman graphique

« L’idéal serait une prépublication quotidienne, c’est la fréquence de parution la plus satisfaisante. » Jacques Tardi.

Entretiens avec Numa Sadoul, p.51

Si TARDI regrette parfois de ne pouvoir travailler de cette façon (il n’y a plus de presse spécialisée proposant ce genre de cadence de publication), force est de constater qu’il s’est épanoui dans le format classique de 46 pages, tout en lui donnant une ‘touche’ feuilletonesque avec cette fameuse accroche à la fin, « la suite au prochain numéro ». Mais sans prépublication, l’auteur de bande dessinée tend à avoir un statut de producteur de livre. Un quasi romancier ? TARDI ne sait pas toujours combien de pages ses livres comporteront au moment où il les commence, cette liberté de format désormais autorisée par les éditeurs, permet des choix esthétiques plus affirmés, voire radicaux. C’est le roman graphique, où le dessinateur est auteur et où il s’exprime autant par le texte que par le dessin, autant par la lettre que par la mise en scène. Il n’est tout simplement plus limité dans ses orientations littéraires ou graphiques, ni dans ses ambitions.


La page

« L’idée, c’était de renvoyer à l’horizon, à la seule chose que voyait le soldat du fond des tranchées. C’est comme la couleur. Je l’ai utilisée car certaines choses étaient frappantes, comme le pantalon rouge garance des soldats, cibles idéales pour les Allemands… » Jacques Tardi

interviewé par Alexandra Chaignon, Lundi, 12 Mai, 2014 L’Humanité

TARDI utilise dans ses derniers albums, « Moi René Tardi, prisonnier au Stalag II B », « Le dernier assaut », « Putain de guerre ! », un procédé extrêmement simple : chaque page est divisée en trois espaces rectangulaires, horizontaux et superposés. Ce format n’est pas anodin, c’est une radicalisation de la mise en page, et donc de la mise en scène. Quelque part cela signifie, assez d’esbroufe, passons aux choses sérieuses. TARDI rejette le terme ‘BD’, il préfère que l’on parle de bandes dessinées, et regrette parfois que le travail des dessinateurs ne soit pas suffisamment pris au sérieux. C’est peut-être pourquoi il se dirige de plus en plus vers un travail de composition, où chacune de ses cases peut être extraite de la page et devenir tableau. Ce n’est pas le premier à aborder des sujets ‘sérieux’ en bande dessinée, il y a eu Calvo avec « La bête est morte », et Art Spiegelman avec « Maus », qui chacun à leur manière utilisent le langage graphique non réaliste pour représenter le mal, l’horreur de la guerre. Comme si parler du réel sans ce choix du réalisme laissait plus de place à l’émotion.


Les couleurs

Le noir et blanc

Tardi n’a pas fait ni vu la guerre, les souvenirs qui sont sa matière première sont ceux des anciens de sa famille qui ont « raconté »…Pour la représenter il a bien sûr recours aux archives photographiques, mais on peut également trouver une parenté graphique avec les œuvres de Paul Nash et d’Otto Dix qui eux ont vu et vécu la guerre.

les tranchées vues par Paul Nash, Otto Dix, Tardi.

L’utilisation du noir et blanc n’est pas seulement une convenance de dessinateur. La matière de départ, les photographies, les films, les cartes postales et autres journaux, qui constituent le terreau avec lequel Tardi a construit son œuvre sont/étaient majoritairement en noir et blanc. La grande guerre était en noir et blanc (ce qui tend à évoluer avec la colorisation récente des archives et documents filmés diffusés en télévision).

images de guerre : archives, D.Baltermant, douleur,1942.

Le rouge

Le rouge est la couleur fondamentale de la caricature pro-communarde, il représente la révolution radicale, la république prolétaire, sinon socialiste voire communiste. TARDI reprend pour « Le cri du peuple » les codes de la représentation déjà présents dans les illustrations et caricatures de l’époque, par souci d’authenticité, comme s’il ne lui était pas possible de faire autrement.

Ill : Paris incendié. NUMA fils.1871 / Emma Bormann (1887-1974) gravure sur bois, « Les funérailles de Kurt Eisner », (homme politique socialiste allemand) 1919 / TARDI, « Le cri du peuple »

TARDI ne participe pas toujours à la mise en couleur de ses dessins. Et c’est pour éviter trop de déception, le résultat imprimé étant trop différent de l’original, qu’il s’est progressivement tourné vers le noir et blanc, avec une intervention toujours mesuré de quelques touches colorées. La couleur sert à la lisibilité de l’image, à « cloisonner les séquences ». Le rouge est la seule couleur de « Moi René Tardi, prisonnier au Stalag II B », utilisée très ponctuellement, pour décrire un ciel de guerre, et c’est seulement à la fin du second volume que petit à petit apparaîtront les couleurs, au fur et à mesure que René se rapprochera de chez lui, elles prendront possession des objets et des paysages, comme la sortie d’un enfer de suie et de sang.

« le dernier assaut », « le trou d’obus », « Moi René Tardi, prisonnier au Stalag II B », « Putain de guerre ».

TARDI utilise le noir et blanc qui sied au roman noir, Nestor Burma, à « C’était la guerre des tranchées », ou pour illustrer les romans de Céline, parce que le roman noir s’y prête évidemment bien, mais ce sont surtout ses lavis de gris qui conviennent pour décrire la vie des tranchées, pour décrire les abjections de la guerre. Les dessins de TARDI s’accordent à merveille avec les tons sombres, les gris sourds, les taches noires. On peut même aller jusqu’à dire que les couleurs criardes de « La débauche » desservent les qualités du dessin.


Le vocabulaire, la grammaire graphique

« Le dessin n’est pas fait pour la sensibilité, le sentiment »…

Entretiens avec Numa Sadoul

ce qui explique le peu d’expressions des visages que dessinent TARDI. Pour lui, le dessin doit apporter une information, le texte est primordial (parfois envahissant ?), l’ensemble doit être efficace.

…« la bande dessinée n’a que faire de la virtuosité ».

Entretiens avec Numa Sadoul

Habituellement, TARDI encre le texte en premier, puis la bulle (au tracé si particulier), puis en dernier le dessin, ainsi le texte ne paraît pas plaqué artificiellement sur le dessin, il fait partie de l’image. Le crayonné sans être sommaire, se contente de placer les personnages et le décor, assure perspective et horizon, là où l’encrage apporte détails et précisions. Si TARDI a développé cette façon de faire c’est surtout pour que chaque étape garde son intérêt, pour ne pas s’ennuyer.

Pourtant, certains projets lui ont inspiré une autre approche. Pour « Putain de guerre !», chaque case est un ‘tableau’ travaillé indépendamment du texte, qui est écrit séparément sur des bandeaux rectangulaires, ou cartouches, placés par la suite sur l’image à l’étape de l’impression. On notera que dans cette bande dessinée, il n’y a pas de phylactères (bulles). Les dessins ont d’ailleurs fait l’objet d’une exposition, où étaient présentées pour chaque dessin, leur version originale encrée, puis celle en couleurs et en dessous, les bandeaux de texte.

Dans les premiers albums, on distingue encore l’utilisation de la plume pour le dessin, ce qui donne des traits irréguliers, des empattements. TARDI choisira d’aller vers plus de facilité technique, et d’efficacité (toujours) en utilisant un seul outil, un rotring 0.5, qui donne un trait régulier, de même épaisseur sur toute la page, que ce soit pour dessiner un arrière plan, un bâtiment ou un personnage en portrait. Il faut alors le doubler pour obtenir un trait plus large. On reconnaît là des caractéristiques de la ligne claire : contours noirs d’épaisseur régulière sur tous les plans, des formes fermées et des aplats de couleurs. Bien sûr TARDI s’est affranchi des codes de la ligne claire, mais pourquoi y renoncer totalement quand le travail est agréable et la lecture efficace ? Sur l’original et avant impression d’une épreuve en noir et blanc, le dessinateur peut encore intervenir avec des aplats de blanc à la gouache, modifier un détail ou recoller une nouvelle case, ces aménagements ‘disparaissent’ à l’impression. Pour Nestor Burma, TARDI a fait appel à des collaborateurs pour la mise en couleur sur ordinateur en se limitant à des gris (un clair, un foncé). Ces graphistes, parfois même sa fille Rachel, suivent ses indications, en limitant les effets, pour éviter que le résultat soit « trop froid ».

Illustrations : Bleu d’une planche de l’album « Le savant fou » (Gouache sur ‘bleu’, ce qui permet à l’impression de conserver de beaux noirs puisque ceux-ci sont appliqués par dessus la peinture. ) / Planche originale et aquarelle « Jeux pour mourir »


La case et le texte

La bande dessinée est le résultat d’une suite de cases, dans lesquelles des dessins décrivent une situation.

Parfois une case suffit, parfois une action se déroule sur plusieurs cases voire plusieurs planches.

Cependant la bande dessinée est différente d’un film en ce qu’elle suggère des actions dans le blanc entre les cases. L’organisation de ces ellipses est la clé de voûte de la bande dessinée. Il faut placer les images emblématiques, créer des rythmes, doser l’attente du lecteur, casser l’action en fin de page pour engendrer du suspens. Mais l’image ne suffit pas à donner une information, il faut accrocher le lecteur par le texte, donner l’information au bon moment pour ne pas avoir besoin de répéter, ni prendre le risque que le lecteur l’oublie.

TARDI s’occupe de la maquette, de la distribution des images dans la page, de la découpe du texte. Si son dessin a évolué depuis ses débuts, il a aussi proposé de nouveau procédés de mise en page.

« L’image et le texte ont tous les deux leurs limites, c’est pourquoi il est intéressant de mélanger les deux. » Jacques Tardi

Entretiens avec Numa Sadoul

Composition de la page

Illustrations par Léon Benett (1838–1917) de Jules Verne (1828-1905) P’tit-bonhomme, Hetzel, 1906 Jules Verne L’Île à hélice (1895) dessins par Léon Benett

Les gravures anciennes des romans de Jules Verne utilisaient déjà les éléments d’architectures pour structurer les images, pour créer des fenêtres à l’intérieur du cadre, quitte à en créer artificiellement et faire des effets de loupe sur des personnages comme extraits de l’action. TARDI se sert des intercases pour découper l’espace en formes géométriques. Cette construction et l’absence de phylactères font de « Putain de guerre ! » un livre illustré plus qu’une bande dessinée, comme les gravures d’autrefois.

Extraits de différentes bandes dessinées de Tardi : « Le démon des glaces », « le noyé à deux têtes », « Putain de guerre ».


Fin de la deuxième partie.


  1. Le récit (partie 1)
    • Iconographie (Personnages / Caractères / Expressions, Lieux / Repérages / réalisme, Le temps / L’époque, Les autres éléments récurrents).
    • Le feuilleton, une forme de narration.
    • L’Histoire, la grande, et les petites.
  1. Vers un art total (partie 3)
    • Le paysage et la mort
    • Film et film d’animation
    • Fenêtres
    • Un spectacle en famille

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