Le confinement, Churchill et une grand-mère.

édito du 27 mars 2020 (confinement) :


En ces temps de confinement certains semblent redécouvrir la véritable importance des « choses », comme par exemple un système de santé performant et surtout universel, c’est à dire dont la qualité ne dépende pas des ressources personnelles de celui qui en bénéficie (réjouissons-nous toujours de disposer de la sécurité sociale), un accès à une alimentation où les besoins essentiels seraient comblés grâce à un réseau de producteurs/distributeurs performant. Si nous devons saluer la présence et l’action des personnels soignants, des intervenants du monde sanitaire et alimentaire, n’oublions pas que cela appartient au domaine de la survie, car nourriture et santé sont des préalables, que toute société devrait pouvoir garantir aux hommes et femmes la constituant.

Avoir un travail permet d’obtenir un statut, une dignité. Et certains retranchés en situation de télétravail réalisent, plus durement qu’en temps ‘normal’, que leur action n’est pas si primordiale que la société ou leur employeur leur laissait croire. Faut-il pour autant se juger en terme d’importance ? faut-il se désespérer de n’être pas soignant ou enseignant ou agriculteur ? chacun a tout simplement son rôle à jouer, la vraie question est : quel rôle est-ce que je veux/dois jouer au sein de ma famille, au sein de la société, en tant qu’individu ? Est-il important de retrouver un ordre où l’essentiel devance le superflu ? et comment arbitrer ce qui est superflu, accessoire ? qui devrait le faire ?

Est-ce une question pratique ou morale ? mon rôle en ce bas monde doit-il faire ses preuves ?

Au sein de la question sanitaire, la notion de besoin essentiel prend un sens dramatique. On communique sur l’utilité de la gestion des stocks : stocks de médicaments, de matériels de protection, de places (nombre de lits), stocks de soignants et de personnels en général. La gestion des stocks et les choix qu’elle engendre : à quoi, à qui donner la priorité du soin ? et à quoi, à qui renoncer ?

Concernant l’alimentation, la gestion des stocks se fait aussi dans la pérennité, il faut assurer les besoins quotidiens, mais aussi ceux à venir. Ceux d’après la crise et du confinement, car les semis sont aussi une part des priorités même s’ils ne concernent pas directement les besoins présents. Car il ne s’agit pas non plus d’ajouter à la pause économique une future crise alimentaire. Une nouvelle vision, une nouvelle hiérarchie des ressources est à repenser afin d’acquérir une indépendance des besoins primordiaux, donner sa force et sa vraie place aux agents essentiels qui donnent cadre et sens à la société. Mais que sommes nous une fois que sont assurés notre santé (accès aux soins), notre éducation (accès à la connaissance), et notre survie (accès à l’alimentation) ?

Faut-il alors accorder une place au superflu ? et où en est la question de l’art en ces temps de crise ?

Dans son livre « Faut-il manger les animaux ? »(éditions de l’olivier) Jonathan Safran Foer évoque à plusieurs reprises le passé de sa grand-mère durant la seconde guerre mondiale. Une anecdote est particulièrement édifiante. Elle racontait qu’affamée vers la fin de la guerre, elle avait été recueillie dans une ferme où il ne restait plus qu’un peu de viande à partager mais celle-ci n’était pas casher. Malgré la faim, malgré le don, elle préféra rester affamée sans savoir quand aurait lieu son prochain repas. Pourquoi ? lui avait demandé son petit fils. « Parce qu’alors plus rien n’aurait eu d’importance » avait-elle répondu.

Car nous ne sommes pas qu’un ventre et une peau. Cette réponse est celle qu’il faut se cheviller au corps, présentée ici sous forme de question : à quoi faut-il donner de l’importance ? la situation de crise (ici le confinement) peut aider à tout simplement faire de l’ordre dans son esprit et trouver le sens à donner à sa vie. Si cette réflexion est personnelle, elle devient plus forte lorsqu’elle est soutenue par le collectif. C’est peut-être pourquoi les communautés prennent autant d’importance ces derniers temps. Car elles permettent de s’inscrire dans un contexte collectif et signifiant. Hors de la vacuité apparente de la société de consommation. Le danger étant de chercher et trouver une sécurité d’esprit accordée par autrui, d’y perdre son libre arbitre, et suivre des rails en renonçant à sa pensée propre, voire accepter une certaine forme d’aliénation.

Reste qu’il est nécessaire de donner du sens et de l’importance à ce que l’on fait, à qui l’on est.

En d’autres termes : trouver sa place.

L’humanité en nous ne peut pas se résumer, à moyen ou long terme, ni se contenter d’un ventre plein, de santé et de sécurité. Depuis toujours, depuis la préhistoire, depuis avant notre humanité, nous avons besoin « d’autre chose », une chose hybride, mouvante, d’ordre spirituel et esthétique. Mettre notre main colorée sur une parois et la contempler.

En ces temps de confinement (et non de repli sur soi), le collectif est mis à mal. Les rassemblements sont interdits dans les stades, églises, salles de spectacles. Cela peut-il manquer à notre humanité ? oui, définitivement oui. Nous remettons à plus tard, mais sentons bien qu’un assèchement pourrait se produire si l’on y prenait garde. Un assèchement de liens, un assèchement de culture, un assèchement de la vie tout simplement. On raconte que Churchill se serait opposé à la diminution drastique du budget de la culture pendant la seconde guerre mondiale, que certains souhaitaient réserver à l’économie de guerre. Il aurait argumenté : « Mais alors pourquoi nous battons-nous ? »

Pourquoi nous battons-nous, pourquoi vivons-nous si ce n’est pour chercher du sens, s’interroger, tenter des réponses, oser l’émerveillement, laisser place à la culture humaine sous toutes ces formes ?

Une grand-mère, Churchill. Donner du sens.

Nous ne nous battons pas pour un ventre plein, la santé et la sécurité. Ce sont des préalables qui nous sont ôtés par les crises, les confinements, les guerres, les hivers.

L’hiver peut-être rude mais s’ils ne sortent qu’au printemps, c’est en son sein que naissent les bourgeons.

Pendant le confinement on nous propose de nous occuper. De passer le temps. Et certains redécouvrent leur bibliothèque, d’autres leur boite de couleur abandonnée au fond d’un tiroir, l’envie de faire des projets pour l’après ou de simplement se poser et méditer. Ouvrir cœur et corps à la création. Car il ne s’agit pas seulement de passer le temps mais de donner une direction nouvelle, de procéder à un nouvel ordre des priorités, de donner enfin du sens là où sans doute il en manquait, car nous ne réalisons rien en accumulant des biens de consommations. (Faut-il mourir en léguant des « biens » ?)

Ce qui est réjouissant c’est qu’il n’y a pas qu’un sens possible bien que certains se bornent à le croire. Il ne peut pas y avoir qu’une seule religion, qu’un seul esthétisme, qu’un seul et unique modèle.

Un groupe, une famille, une société ne peut pas fonctionner si le but et le sens de chacun va dans la même direction. Chacun doit trouver son sens mais aussi son propre intérêt à suivre ce sens. Oui il peut y avoir des intérêts privés et divergents au sein du collectif. Oui le boulanger peut se contenter de faire son pain, et de se sentir utile à la communauté. Oui il peut se contenter du minimum syndical, mais oui il peut aussi avoir envie d’être le meilleur boulanger de son quartier, de sa ville ou de sa rue (cette vielle blague est toujours efficace). Oui il peut avoir envie de se démarquer en présentant ou décorant son pain ou sa devanture, comme nulle part ailleurs, oui il peut devenir artiste en inventant de nouvelles recettes. Oui il peut finalement avoir envie de devenir pâtissier. Ou peintre. Et tous d’en profiter.

Se réjouir d’une main colorée posée sur une paroi, se réjouir de la santé recouvrée, se réjouir de l’aquarelle de son enfant, se réjouir d’une pensée spirituelle, se réjouir d’un morceau de pain frais, se réjouir d’une phrase éclairante glanée dans un livre, se réjouir d’un projet et des promesses de l’avenir, se réjouir d’entendre à nouveau le chant des oiseaux, se réjouir du bourgeon à la fin de l’hiver. Voir venir et faire le point.


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