Créer, c’est résister

L’art comme thérapie

Lu en couverture d’un magazine féminin : « L’art peut-il aider à se reconstruire? »(Grazia n°370). Le cours article fait référence aux victimes des attentats du 13 novembre 2015, commémoration oblige.
La question ainsi posée sous-entend que oui l’art aide à la reconstruction.
On suppose donc que suivront dans l’article une suite d’idées communément admises, témoignages à l’appui, confirmant l’art comme thérapie (c’est le sous-titre de l’article).

grazia-370_titresL’art réparateur

Or l’art thérapie, on connaît, il s’agit de prendre le chemin vers le mieux-aller, en utilisant comme médium une pratique artistique (comme modeler la terre, peindre ses émotions, faire émerger sa voix par le chant, etc…), là où la parole ne le permet pas (ou pas encore), là où la parole ne suffit pas pour entamer ce chemin. Les personnes ayant subi un traumatisme peuvent trouver dans la création non seulement un réconfort mais une voie de guérison. Quant à ceux qui parviennent à se ‘débrouiller’ avec les mots, ils donnent forme à leurs écrits, afin que leurs mots ne restent pas seulement en l’état, jetés sur du papier, et se découvrent parfois des talents de poète, d’écrivain, et même se risquent à la publication. Sans chercher à professionnaliser une pratique, qui sera pour certains une expérience unique, un temps suspendu consacré à la reconstruction.
Pour tous, il s’agit de rétablir la communication avec autrui, que ce soit une personne absente, une disparue, ou une bien présente et qui tend la main, par le biais d’un objet de transition (livre, tableau, enregistrement,…), pour ne plus rester seul avec sa douleur, et la transcender.
Cependant cette idée de l’art réparateur me laisse sur ma faim, car il me semble que l’Art c’est encore plus que cela, …et je viens de lire ce livre. Que j’attendais.
« Souvenirs » de Marie Rameau, aux éditions La Ville Brûle.

livre_souvenirs

l’Art, c’est résister

En quatrième de couverture, ces quelques mots de Denise Vernay: «  Créer, même et surtout ici, c’est résister, c’est espérer, c’est vouloir vivre. » Voilà, nous y sommes.
Des femmes parmi tant d’autres, 19, résistantes, déportées, ont enduré la plus atroce et la plus organisée des barbaries.
Séparées de leur famille, leurs biens confisqués, les cheveux sont le plus souvent rasés, elles sont privées de tout, de leur passé, de leur avenir, de leur féminité, dépersonnalisées, déshumanisées.
19 chapitres où tour à tour elles racontent les camps ou plutôt, c’est l’auteur qui raconte, résumant brièvement leurs parcours de résistantes, leurs arrestations, leurs vies en prison, camps d’internement, puis d’extermination, certaines évidemment n’en sont pas revenues. Ces mots ! Ravensbrück, Bergen-Belsen, Auschwitz, marches de la mort,…
…, puis ce qui fait le noyau de ce livre, elles nous livrent leurs créations, photographiées avec délicatesse sans mise en scène. D’infimes objets qui ont des airs de reliques.

Les photographies de ces fragiles objets sont saisissantes. Au delà de l’émotion qu’elles procurent, ces photos dévoilent une part d’histoire, une part solaire de fraternité*, d’humanité.
Chacune de ces femmes a du chaparder pour elle-même ou pour une compagne le moindre bout de fil, la moindre matière première, la détourner de son usage premier, trouver du temps à consacrer à la confection d’un ouvrage sans parfois en connaître aucun rudiment, malgré l’épuisement, puis ruser pour le soustraire à la surveillance, aux fouilles, et pouvoir enfin l’offrir à une amie, le réserver pour son enfant, le conserver toute une vie.

Lise London, photographies de Marie Rameau, © éditions la ville brûle

Être femme

Et l’on découvre ébahi (le mot est faible) le raffinement d’un col de dentelle, de minuscules carnets brodés, recueils de poésies ou d’adresses de camarades, des boucles d’oreilles et autres bijoux faits de gaines de fils électriques, des ceintures confectionnées avec des pièces de masques à gaz et même un soutien-gorge taillé dans le bas d’une robe de prisonnière trop longue ; sans compter les petites peluches et jouets, car que serait une vie sans l’espoir de revoir les siens (même si l’espoir est dérisoire).
Ces créations sont des trésors, les plus précieux d’une vie, rangés désormais à l’abri des regards, ce sont bien plus que de simples souvenirs.

Témoignage de Marie-Antoinette Pappé à propos d’un couvre-livre fait de chutes de caoutchouc: « Comment vous faire comprendre…je vous dis que c’est le plus beau cadeau de Noël, alors qu’il m’a été offert au pire moment de ma vie et de celles de mes compagnes. Mais il est beau de l’horreur et de tout le reste. Il est beau parce que c’était tellement impossible de toucher du doigt une telle splendeur. »

Car il n’est pas question de se reconstruire par l’art, ou de témoigner par l’art. La création c’était pour l’instant présent, partager un savoir, échanger un peu de fil, noter des chansons, se souvenir des poésies de Ronsard, Verlaine, Mallarmé, rêver sur des recettes de cuisine, inventer des contes, dessiner pour la première fois, donner en cadeau, c’était la preuve qu’elles étaient encore humaines, et non des machines corvéables, qu’à leur mesure, elles désobéissaient à leur destin, elles ne se laissaient pas réduire à leur simple force de travail (deux bras et rien d’autre). Je lis ici où là dans les critiques parues sur ce livre, l’insistance portée au mot superflu présent dans le livre. Comme s’il était superflu de s’accrocher à la vie en se revendiquant femme, comme si la parure était frivole, négligeable. Or la parure est ce qu’il y a de plus commun entre tous les être vivants, animaux ou plantes compris, hommes compris, et je défie quiconque de se sentir pleinement humain, complet, si l’on réduit son existence à un amas d’organes, une peau autour.
Elles créaient non pas parce qu’elles étaient artistes et qu’en tant qu’artistes elles bénéficiaient de talents, elles créaient parce qu’elles étaient et pour toujours des êtres humains, pour tisser les liens de la fraternité*, et se prouver qu’elles étaient (encore) vivantes. Elles auraient pu rester là, se reposant entre les corvées, devenir des ombres, mais elles ont résisté chaque fois qu’elles ont pu. Avec ce qu’elles avaient à portée de main.

« L’inactivité est la preuve de la mort.» Denise Vernay.

La création, c’est rester vivant, accepter d’être encore en vie, ne pas céder au désespoir, en un mot : résister. Résister c’est créer.

« Montrer ces objets, raconter les histoires qui leur sont attachées, c’est autant parler de celles qui sont rentrées que préserver la mémoire de leurs compagnes assassinées par les nazis. C’est montrer des traces de cette force de vie qui a pris le dessus sur la barbarie. » Marie Rameau.

Paraphrasons enfin une citation d’Albert Camus : « L’art et la révolte ne mourront qu’avec ‘la dernière femme’ **».

* j’écris volontairement fraternité, trouvant le mot sororité si laid !
** La vraie citation d’Albert Camus dans L’homme révolté: « L’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme.»


Sources :

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