L’instant pub, d’après World de Kenzo

Réussite, sourires et congratulations…satisfaction d’avoir fait un ‘coup’. Spike Jonze est ce genre de type (doué, original) qui lorsqu’il touche à quelque chose obtient louanges et gloire. Et vient de réaliser un clip pour un parfum, World de Kenzo.

On peut vivre sans parfum, on peut vivre sans n’avoir aucun goût pour la publicité, mais on peut aussi admettre que la publicité pour parfum, tout en étant asservie aux codes du commerce de luxe, peut être particulièrement créative. Thibaut de Saint-Maurice vante dans une chronique un matin sur France Inter (La Petite Philo, la philosophie appliquée au quotidien), l’audace de la chorégraphie, très « danse contemporaine, déstructurée », et souligne qu’ici le parfum n’est pas utilisé à des fins de séduction, mais permet d’assumer un corps libéré des conventions sociales. Th.de St.M. n’est pas le seul à être tombé sous le charme de ce moment (merci), tout Internet bruisse de cette petite folie.

Allons donc voir de plus près l’objet de tant d’admiration.

Crédits : Written & Directed by: Spike Jonze Actress: Margaret Qualley Executive Producer: Humberto Leon & Carol Lim Costumes: Heidi Bivens Song: Mutant Brain (feat. Assassin) by Sam Spiegel & Ape Drums Production Design: KK Barrett Director of Photography: Hoyte van Hoytema Choreographer: Ryan Heffington

A la première vision, on est frappé en effet par un visuel qui détonne. Pourtant la situation est connue, une jeune femme qui s’ennuie dans un dîner mondain et quitte la table, c’est déjà le scénario du film publicitaire mettant Julia Roberts en scène pour La Vie Est Belle de Lancôme. Mais là où J.Roberts effleure des murs qui tombent en paillettes (non, sans rire), et nous offre un sourire cheese, la jeune femme de World, après quelques secondes de réflexion, une larme et s’est parti, se lance dans un tourbillon saccadé de mouvements chaotiques, en effet très déstructurés, pour finir par s’envoler au travers d’un œil géant composé de fleurs, nous prenant à parti, face caméra. Elle danse pour nous et finit par nous défier du regard.

Je suis estomaquée, ce que je vois n’a rien à voir avec ce qu’on en dit. Ma première impression est que cette fille est en plein burn-out. Mot post-moderne qui en cache un autre. Cette fille qui cligne de l’œil de manière intempestive, qui ne contrôle pas les mouvements de son corps (notamment un bras qui s’autonomise pendant qu’elle fait mine de s’en excuser), un corps qui se tend vers l’arrière en un arc, les bras en croix, et j’en passe, impression de déjà-vu, je cherche dans ma mémoire, voilà c’est ça : les éléments pré-cités contribuent à l’évocation de l’hystérie. J’ai déjà vu des photos de malades, de cette maladie qui vient de l’utérus et qui n’existe plus, du moins sous cette dénomination. En y prêtant attention, on reconnaît même les quatre périodes de la grande attaque hystérique décrites par J.M.Charcot (neurologue, spécialiste de l’hypnose et de l’hystérie) : l’épilepsie partielle, la période clownesque, période de contorsion et de grands mouvements, la période des attitudes passionnelles puis la périodes des délires.

Une pub sous influences.

Page 228 de son ouvrage « Etudes cliniques sur l’hystéro-épilepsie ou grande hystérie » le Dr Paul Richer (élève de Charcot et lui-même artiste) décrit ainsi une patiente :« le corps se raidit brusquement, le visage pâle indique une attitude de calme plutôt que de souffrance, les mâchoires sont serrées, la bouche très légèrement entr’ouverte […] à cette immobilité tétanique succèdent des mouvements de paupières, des trépidations des membres et quelques faibles secousses du corps […]» On reconnaît le début de la ‘danse’. Puis suit la période de clownisme que Charcot décrit ainsi : période de la grande attaque hystérique, qui rappelle les dislocations invraisemblables des clowns. On retrouve dans l’attitude de la jeune femme Kenzo qui devient « l’incarnation du parfum »*, les attitudes passionnelles, de crucifiement, moquerie, extase, menace, cri et autres formes vibratoires. Une femme sous influence.

La femme Kenzo entourée de ‘Faustine’ patiente de Charcot en pleine crise d’hystérie, et la tête de Méduse (Gorgonenhaupt) par Wilhelm Trübner 1891.

On peut discuter ces arguments quoique je m’autorise à les trouver vraisemblables, et si l’on peut s’amuser à décortiquer les images les unes après les autres, et trouver d’autres concordances appuyant cette théorie, je ne m’y attarderais pas d’avantage. Cette danse furieuse n’est pas désagréable à regarder, mais ce n’est pas Pina Bausch non plus. Il ne s’agit pas ici de dénigrer la qualité de la chorégraphie ou de l’interprète, mais on peut tout de même noter que si la forme est novatrice quant à la publicité pour un parfum, l’émotion n’affleure pas. Il ne s’agit pas d’un corps vivant mais d’un corps qui finit par rejouer les clichés de l’époque, car après l’hystérie, les mouvements syncopés laissent place à l’expression de la force virile, aux super pouvoirs, au super corps, où la femme se voit dotée d’une puissance (oserais-je la qualifier de vengeresse ?)(oui) destructrice.

PHOTOGRAPHIES DE LA SALPÈTRIÈRE, CRISES D’HYSTÉRIE.

Alors émancipation du corps ?

Th.de St M. rappelle des propos de Nietsche à propose de la danse : « suivre le fil conducteur du corps si l’on veut trouver la vérité de la vie ».

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La femme Kenzo préfère aller danser dehors plutôt que d’assister à un dîner de gala entourée de femmes plus âgées (ah folle jeunesse !), mais d’autres ont déjà fuit pareil engeance pour danser sous la pluie, et ça ne date pas d’hier ! Rien de bien scandaleux là-dessous. La seule nouveauté se situe alors dans l’heure et le lieu de diffusion du clip à la télévision. Dans la proposition faite aux téléspectateurs non spécialistes de découvrir une certaine forme de danse contemporaine. Mais y a-t-il émancipation du corps lorsque celui-ci est vecteur de ce qu’on peut identifier comme une colère rentrée, une frustration. La jeunesse a besoin de s’exprimer certes, mais la voilà ici réduite à exposer une agitation adolescente. Si c’est le chemin vers la liberté, cela n’en est que le bégaiement.
Voilà la vision un peu énervée d’une campagne de publicité pour un parfum de luxe, n’oublions pas le propos.

Aussi pourquoi finir par se jeter dans un œil (?), l’œil qui voit tout (?), que viennent faire ici les francs-maçons, illuminati ? et puis question cliché les fleurs c’est pas mal aussi. Allez, un dernier pour la route : à propos de la trèès jolie robe verte (souvenons-nous du tableau de Tamara de Lempicka, Jeune Fille en Vert, 1930). Michel Pastoureau rappelle dans « vert, histoire d’une couleur » que si on attribue des qualités positives à cette couleur, c’est aussi la couleur de l’étrange, du diable et de ses créatures : dragons, crocodile, serpent, crapaud, et que les sorcières y sont associées (Moyen-âge). Si la couleur est réhabilitée par la suite, le vert reste une couleur à fortes connotations, les prostituées de la Belle époque portaient du vert ! Si le vert est maintenant associé à l’écologie, à la nature, on ne peut pas dire que cette robe fasse de la demoiselle qui la porte une militante écolo ! ni qu’elle nous ferait le même effet si celle-ci était taillée dans un doux Liberty.

SALOMÉ(S) EN HABITS VERTS, AVEC LA TÊTE DE SAINT JEAN-BAPTISTE

Sur Internet, j’ai relevé les paroles du chorégraphe Ryan Heffington « La force de cette performance repose sur son absence de signification déterminée. D’une certaine façon, ça donne le pouvoir à la personne qui regarde, et c’est ce qui en fait une œuvre d’art attirante. »

Comparaison n’est pas raison, mais hasard ou coïncidence, alors que je commençais à envisager une réflexion à propos de cette publicité, j’ai vu au cinéma celle pour le parfum Galop d’Hermès. On y voit une femme pieds nus, seule, vêtue d’une robe en peau couleur peau, assumant son animalité, danser librement, sans un regard, nous ignorant, libre, sans séduction, tout à elle-même, naturelle et forte…loin des artifices et autres clichés revisités par la pub Kenzo, et c’est plutôt pour elle que Nietsche aurait pu prononcer ces paroles « suivre le fil conducteur du corps si l’on veut trouver la vérité de la vie ».

Alors hasards, coïncidences ? Il me semble qu’un artiste a toujours un minimum de culture et surtout le goût de découvrir ce qui se crée, ou a été créé auparavant, autant que d’approfondir ne serait-ce que légèrement son propre travail, cela peut donc sembler un peu léger de revendiquer une « absence de signification déterminée ».

L’image de la femme véhiculée par ce film publicitaire n’a pas l’air si nouvelle, si libre, ni si innocente que cela.

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Femme fatale, Andor Novak (1879 – 1965)

Sources :

  • Iconographie – photographies de la Salpètrière, services de M.Charcot par Bourneville et P.Regnard – 1878.
  • Tamara de LEMPICKA (Tamara GORSKA, dit), Jeune Fille en Vert:© Coll. Centre Pompidou / Service de la documentation photographique du MNAM/ Dist. RMN-GP© Tamara Art Heritage / Adagp, Paris, http://www.photo.rmn.fr/archive/31-000171-01-2C6NU004QZM1.html
  • Crédits Kenzo World:
    Written & Directed by: Spike Jonze
    Actress: Margaret Qualley
    Executive Producer: Humberto Leon & Carol Lim
    Costumes: Heidi Bivens
    Song: Mutant Brain (feat. Assassin) by Sam Spiegel & Ape Drums
    Production Design: KK Barrett
    Director of Photography: Hoyte van Hoytema
    Choreographer: Ryan Heffington
    https://www.youtube.com/watch?v=ABz2m0olmPg

Sur le cinéma, généralités…

Le cinéma n’est pas un art.

Une personne m’affirmait il y a des années de cela que le cinéma n’est pas un art. Légèrement déconcertée par tant d’aplomb, je rétorquais que c’en était un et même le 7ème, cependant planait un léger doute. Pour convaincre il faut souvent prouver et je donnais un exemple, le premier qui me venait en tête : Thérèse d’Alain Cavalier (je l’ai dit, c’était il y a des années). Mon interlocuteur semblait convaincu, oui alors si on parle de Thérèse, je me rends, ce film est bien une œuvre artistique, …mais bon il est un peu unique en son genre non ? Certes.
thereseThérèse au delà du sujet (filmons religieusement une femme religieuse), est un film qui a été conçu pour sortir du lot, par sa théâtralité, son cadrage au plus près des visages, les émotions tout en retenue, sa lenteur soulignant ainsi chaque geste, chaque regard. Les lumières, les couleurs, les sons, tout participe à créer une atmosphère empreinte de mysticisme, c’est à dire que le film invente de nouveaux codes de représentations, qu’il ne ressemble à aucun autre, et que s’il a pu influencer des auteurs, il demeure cependant une curiosité encore aujourd’hui.
Soit mon exemple est l’exception qui confirme la règle et le cinéma n’est pas de l’art au sens noble du terme, soit…continuons à creuser la question.
Nous avons tous vu des films, plus ou moins bons, sachant distinguer le cinéma dit commercial de celui qui vise un peu plus haut, se veut d’auteur, voire d’art et d’essai.

Prenons le cinéma de Truffaut qui est entré dans l’histoire, Truffaut est mort, canonisé, son cinéma est donc rangé dans nos étagères de mémoires collectives parmi les pépites, encensé, plus personne n’osant y toucher. C’est de l’art, parce que c’est entré dans l’histoire et que les historiens le disent. Tous les films dont on se souvient sont par définition entrés dans l’histoire, ce qui leur confère une patine, un vernis, et les rend inattaquables. Bien. Grattons un peu. N’y aurait-il pas dans ces films un ton, un point de vue qui aujourd’hui, avouons le, date. Une œuvre qui vieillit reste-t-elle une œuvre ? Soyons plus clair, si un cinéaste proposait maintenant une écriture à la Truffaut, on lui suggèrerait peut-être d’épicer un peu plus sa sauce.
( L’écriture cinématographique de Godard est me semble-t-il beaucoup plus artistique, novatrice, il ne bénéficie pourtant pas du même engouement car très (trop ?) en avance sur son temps, toujours en vie, et commettant encore des films – sinon expérimentaux, prenant en tout cas le risque de déplaire, ne cherchant pas à plaire – semblant improbables pour bon nombre de spectateurs.)

Le cinéma doit-il être obscur ou austère pour prétendre à l’estampillage artistique ?
Ne nous égarons pas.

Le cinéma est une technique.

Si le cinéma est une entreprise artistique, c’est aussi un produit de consommation. Les exemples cités plus haut tendraient à démontrer qu’on peut distinguer différents types de cinéma, que l’on pourrait classer le long d’une échelle de valeurs allant de artistique à commercial, en passant par mémorable, ou encore divertissant. Mais qui peut définir la consistance et l’amplitude de chaque échelon ? N’y a-t-il pas un certain snobisme à affirmer que le cinéma s’il est commercial, ne peut pas être rangé aux cotés d’œuvres plus ‘pointues’ ? Je n’ai pas de goût pour les grosses productions mais ce critère ne me suffit pas pour distinguer ce qui est ou non de l’art. C’est pourquoi il me semble que le spectateur n’est pas le mieux placé, la majorité n’ayant pas forcément raison, les masses n’ayant pas toujours tord. Or si le jugement du spectateur ne constitue pas un curseur suffisamment fiable pour déterminer ce qu’il convient ou pas de nommer art, alors il n’y a plus que l’intention de l’auteur pour définir la destination artistique de l’objet final, que cet objet soit réussit ou satisfaisant ne change rien à l’affaire. Rappelons ici la démarche de Duchamp et de sa pissotière, l’artiste par sa volonté définit l’objet.
( si d’aventure Judd Apattow qualifiait ses films en termes artistiques, on pourrait continuer à lui trouver beaucoup d’humour, …ou pas finalement).
Une question me chatouille les lèvres. Y a-t-il des films, des œuvres artistiques, qui ne sont pas du cinéma ? Je triche, je connais la réponse. OUI !
En fréquentant les galeries d’art contemporain, les musées, et Art Basel, on peut constater qu’il y a une énorme production d’œuvres filmées, des simples vidéos montages aux productions les plus élaborées.

Le cinéma est un langage.


Matthew Barney fait des films. Il utilise de la pellicule (ou dorénavant n’importe quel dispositif numérique), pour créer des ‘images qui bougent’. Si j’insiste sur le fait qu’elles bougent c’est surtout parce que son œuvre est aussi connue par les photos extraites de ses films. Des photos, exposées ou publiées qui font l’œuvre également.

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©1994 matthew barney photo Michael-James O’brien, courtesy of Barbara Gladstone

Je n’ai vu que récemment les films du cycle Cremaster (1 à 5, de 1992 à 2002), ces films sont des expériences à vivre. Un peu comme un grand huit mais en moins rapide. Comme pour Thérèse, on peut dire qu’il prend son temps pour développer une idée, mais contrairement aux films de cinéma on ne peut pas dire qu’il respecte les codes de la narration. Les idées et concepts se côtoient, s’entrechoquent, à nous de tirer les ficelles, de les dénouer pour en saisir un sens, une cohérence. Reste que les scènes (les tableaux ?) imprègnent plus longtemps nos cerveaux que beaucoup de films classiques. Ici la technique cinématographique est mise à profit pour la création d’une œuvre d’art. Mais est-ce un film de cinéma pour autant ? pas sûr.
Je serais tentée d’ajouter que cela dépend du lieu d’exploitation du film. Cinémas de quartier, ciné-clubs, complexes multisalles, institutions, musées donnent tous une couleur différentes aux films qu’ils projettent.
Pourtant, j’ai vu Drawing Restraint 9 du même Matthew Barney en salle. S’il a pu sortir des limites du musée (grâce notamment à la présence de Bjork au casting), il est demeuré confidentiel. Nous étions deux dans la salle, regards entendus.

Un autre type de film se rencontre dans les galeries d’art, comme Music of regrets de Laurie Simmons, qui tout en se revendiquant œuvres artistiques (en usant de dispositifs scéniques qui l’identifient tout de suite à un objet d’art) utilisent également les codes du cinéma, pour mieux les détourner. Le film de L.Simmons qui se divise en trois actes, parodie la comédie musicale, la comédie sentimentale, en remplaçant les acteurs par des marionnettes qui sans aucune expression donc, jouent autour des thèmes rebattus par le cinéma : l’ambition, la jalousie, le désir ( j’ai envie de rajouter, c’est tout ?). Pourtant, comme pour Bjork dans Drawing Restraint 9, l’auteur a fait appel à une actrice de chair et de sang et non des moindres, Meryl Streep. Qui finalement est aussi expressive que les pantins qui l’entourent. Malgré cela, ses apparitions rendent plus digeste ce film qui comme tout travail filmé se voulant œuvre ne tient absolument pas compte du spectateur. Il est sans doute très ‘arty’ de s’ennuyer à une projection, Andy Warhol l’avait déjà prédit avec ses films (j’en ai adorés certains plus par goût pour la transgression que par réel intérêt cinématographique), allant jusqu’à filmer quelqu’un qui dort dans Sleep.
Attention point important : le film qui se revendique objet d’art n’est pas une forme pure pour autant. Je ne peux pas croire que l’utilisation de Bjork ou de Meryl Streep (ou d’autres, les exemples ne manquent pas, certains acteurs ne rechignant pas à se donner une image plus intellectuelle en participant à des projets d’avant-garde), soie dénuée de toute pensée commerciale. Il n’y a qu’à comparer l’affluence lors de la projection du film de Laurie Simmons : si les marionnettes attirent quelques badauds, c’est foule quand Meryl apparaît.

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Laurie Simmons courtesy salon 94  © Art BAsel Unlimited 2016

La question de l’art cinématographique a-t-elle encore un sens si l’on renvoie dos à dos ce qui peut paraître comme commercialement corrompu ?
Car que recherche l’artiste, l’approbation des ses pairs, la reconnaissance de ses maîtres, de la critique, l’engouement du public ? On peut simplifier en insistant sur l’intransigeance qu’un auteur aura dans le processus de création de son œuvre, s’il respecte jusqu’à l’achèvement de l’objet ses desseins premiers, on pourra qualifier d’art son travail, quelque soit l’ambition de cet art. Et si au passage, il attire à lui le public, c’est les cerises dans le clafoutis, et plus il y en a mieux c’est !

Ce qui fait art, c’est avant tout le talent de l’auteur.

Citons quelques films dont on peut dire que ce qui fait ART, c’est avant tout le talent de leur auteur.
Les chiens errants du cinéaste malaisien Ming-liang Tsai a été difficile à regarder, à appréhender, dur dans son propos (un homme et ses deux enfant SDF), magnifique dans sa forme. Lenteur, souci du détail, poésie de l’image voilà la matière du film. Mais comment donner une belle idée de la misère ? Ce fut une les-chiens-errantsleçon difficile mais je me souviens de presque chaque scène du film. Des plans très longs, volontairement interminables, des scènes crues, des personnes vides, peu de dialogues, volontairement de l’art. Du grand art, film primé, assurément pas populaire, presque plus un film.
Incontestable, dans un autre genre, la mise en scène magistrale de Taxi Driver de Martin Scorsese, dont on peut dire que derrière chaque scène il y a une idée, une invention, une fulgurance. Le genre de mise en scène qu’on trouve également dans un film plus récent, Hunger de Steeve MacQueen, lui même artiste plasticien reconnu (tiens, tiens !), si le film manque un peu de chair (si l’on ose dire puisque le sujet du film est une grève de la faim), la mise en scène est plastiquement parfaite. D’ailleurs j’ai lu ici ou là, dans certaines critiques, que la longueur de certains plans, la beauté formelle des scènes, les forts partis pris esthétiques étaient forcément le fait d’un artiste (sous-entendu pas seulement cinéaste), comme un reproche, puisque appartenant à une autre caste. C’est l’histoire d’un artiste qui venait jouer au réalisateur de film engagé, après avoir tourner des vidéos d’avant-garde, tout ça pour finir par tourner des films hollywoodiens et même de la publicité.
C’était quoi la question ?
Le cinéma est-il de l’art ?
OUI, quoi qu’il en soit.

P.S. : on pourrait me faire remarquer l’absence dans cette liste de nombreux auteurs, et citer par exemple les films étranges et arty de David Lynch, cinéaste, puis devenu artiste peintre suite à des problèmes de production de ses films, ce à quoi je répondrais, oui je sais, je sais.


pour en savoir plus :

à propos du film Thérèse : Portrait de femme en mystique, par Philippe Rocher sur le site Critikat
Matthew Barney, artiste/auteur : pour une hybridation des genres par Marie-Laure Delaporte sur le site Entrelacs.


Créer, c’est résister

L’art comme thérapie

Lu en couverture d’un magazine féminin : « L’art peut-il aider à se reconstruire? »(Grazia n°370). Le cours article fait référence aux victimes des attentats du 13 novembre 2015, commémoration oblige.
La question ainsi posée sous-entend que oui l’art aide à la reconstruction.
On suppose donc que suivront dans l’article une suite d’idées communément admises, témoignages à l’appui, confirmant l’art comme thérapie (c’est le sous-titre de l’article).

grazia-370_titresL’art réparateur

Or l’art thérapie, on connaît, il s’agit de prendre le chemin vers le mieux-aller, en utilisant comme médium une pratique artistique (comme modeler la terre, peindre ses émotions, faire émerger sa voix par le chant, etc…), là où la parole ne le permet pas (ou pas encore), là où la parole ne suffit pas pour entamer ce chemin. Les personnes ayant subi un traumatisme peuvent trouver dans la création non seulement un réconfort mais une voie de guérison. Quant à ceux qui parviennent à se ‘débrouiller’ avec les mots, ils donnent forme à leurs écrits, afin que leurs mots ne restent pas seulement en l’état, jetés sur du papier, et se découvrent parfois des talents de poète, d’écrivain, et même se risquent à la publication. Sans chercher à professionnaliser une pratique, qui sera pour certains une expérience unique, un temps suspendu consacré à la reconstruction.
Pour tous, il s’agit de rétablir la communication avec autrui, que ce soit une personne absente, une disparue, ou une bien présente et qui tend la main, par le biais d’un objet de transition (livre, tableau, enregistrement,…), pour ne plus rester seul avec sa douleur, et la transcender.
Cependant cette idée de l’art réparateur me laisse sur ma faim, car il me semble que l’Art c’est encore plus que cela, …et je viens de lire ce livre. Que j’attendais.
« Souvenirs » de Marie Rameau, aux éditions La Ville Brûle.

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l’Art, c’est résister

En quatrième de couverture, ces quelques mots de Denise Vernay: «  Créer, même et surtout ici, c’est résister, c’est espérer, c’est vouloir vivre. » Voilà, nous y sommes.
Des femmes parmi tant d’autres, 19, résistantes, déportées, ont enduré la plus atroce et la plus organisée des barbaries.
Séparées de leur famille, leurs biens confisqués, les cheveux sont le plus souvent rasés, elles sont privées de tout, de leur passé, de leur avenir, de leur féminité, dépersonnalisées, déshumanisées.
19 chapitres où tour à tour elles racontent les camps ou plutôt, c’est l’auteur qui raconte, résumant brièvement leurs parcours de résistantes, leurs arrestations, leurs vies en prison, camps d’internement, puis d’extermination, certaines évidemment n’en sont pas revenues. Ces mots ! Ravensbrück, Bergen-Belsen, Auschwitz, marches de la mort,…
…, puis ce qui fait le noyau de ce livre, elles nous livrent leurs créations, photographiées avec délicatesse sans mise en scène. D’infimes objets qui ont des airs de reliques.

Les photographies de ces fragiles objets sont saisissantes. Au delà de l’émotion qu’elles procurent, ces photos dévoilent une part d’histoire, une part solaire de fraternité*, d’humanité.
Chacune de ces femmes a du chaparder pour elle-même ou pour une compagne le moindre bout de fil, la moindre matière première, la détourner de son usage premier, trouver du temps à consacrer à la confection d’un ouvrage sans parfois en connaître aucun rudiment, malgré l’épuisement, puis ruser pour le soustraire à la surveillance, aux fouilles, et pouvoir enfin l’offrir à une amie, le réserver pour son enfant, le conserver toute une vie.

Lise London, photographies de Marie Rameau, © éditions la ville brûle

Être femme

Et l’on découvre ébahi (le mot est faible) le raffinement d’un col de dentelle, de minuscules carnets brodés, recueils de poésies ou d’adresses de camarades, des boucles d’oreilles et autres bijoux faits de gaines de fils électriques, des ceintures confectionnées avec des pièces de masques à gaz et même un soutien-gorge taillé dans le bas d’une robe de prisonnière trop longue ; sans compter les petites peluches et jouets, car que serait une vie sans l’espoir de revoir les siens (même si l’espoir est dérisoire).
Ces créations sont des trésors, les plus précieux d’une vie, rangés désormais à l’abri des regards, ce sont bien plus que de simples souvenirs.

Témoignage de Marie-Antoinette Pappé à propos d’un couvre-livre fait de chutes de caoutchouc: « Comment vous faire comprendre…je vous dis que c’est le plus beau cadeau de Noël, alors qu’il m’a été offert au pire moment de ma vie et de celles de mes compagnes. Mais il est beau de l’horreur et de tout le reste. Il est beau parce que c’était tellement impossible de toucher du doigt une telle splendeur. »

Car il n’est pas question de se reconstruire par l’art, ou de témoigner par l’art. La création c’était pour l’instant présent, partager un savoir, échanger un peu de fil, noter des chansons, se souvenir des poésies de Ronsard, Verlaine, Mallarmé, rêver sur des recettes de cuisine, inventer des contes, dessiner pour la première fois, donner en cadeau, c’était la preuve qu’elles étaient encore humaines, et non des machines corvéables, qu’à leur mesure, elles désobéissaient à leur destin, elles ne se laissaient pas réduire à leur simple force de travail (deux bras et rien d’autre). Je lis ici où là dans les critiques parues sur ce livre, l’insistance portée au mot superflu présent dans le livre. Comme s’il était superflu de s’accrocher à la vie en se revendiquant femme, comme si la parure était frivole, négligeable. Or la parure est ce qu’il y a de plus commun entre tous les être vivants, animaux ou plantes compris, hommes compris, et je défie quiconque de se sentir pleinement humain, complet, si l’on réduit son existence à un amas d’organes, une peau autour.
Elles créaient non pas parce qu’elles étaient artistes et qu’en tant qu’artistes elles bénéficiaient de talents, elles créaient parce qu’elles étaient et pour toujours des êtres humains, pour tisser les liens de la fraternité*, et se prouver qu’elles étaient (encore) vivantes. Elles auraient pu rester là, se reposant entre les corvées, devenir des ombres, mais elles ont résisté chaque fois qu’elles ont pu. Avec ce qu’elles avaient à portée de main.

« L’inactivité est la preuve de la mort.» Denise Vernay.

La création, c’est rester vivant, accepter d’être encore en vie, ne pas céder au désespoir, en un mot : résister. Résister c’est créer.

« Montrer ces objets, raconter les histoires qui leur sont attachées, c’est autant parler de celles qui sont rentrées que préserver la mémoire de leurs compagnes assassinées par les nazis. C’est montrer des traces de cette force de vie qui a pris le dessus sur la barbarie. » Marie Rameau.

Paraphrasons enfin une citation d’Albert Camus : « L’art et la révolte ne mourront qu’avec ‘la dernière femme’ **».

* j’écris volontairement fraternité, trouvant le mot sororité si laid !
** La vraie citation d’Albert Camus dans L’homme révolté: « L’art et la révolte ne mourront qu’avec le dernier homme.»


Sources :

L’art n’est-il que le fait de l’espèce humaine ?

La recherche du beau comme créateur de liens.

L’art en tant que fait culturel, en tant que fait ne répondant pas à un besoin vital (son acceptation courante) peut-il trouver une représentation dans le monde animal, le monde dit sauvage ? Autrement dit : les animaux peuvent-ils avoir la fibre artistique ? Les arguments ne doivent pas manquer pour mettre en doute une telle hypothèse. Associer l’animal à une notion aussi abstraite que l’art semblera incongru à bon nombre, surtout si l’on considère qu’il y a peu encore peu on lui niait toute capacité cognitive.
Or les recherches éthologiques récentes témoignent chez les espèces étudiées (grands singes, corvidés, perroquets, pieuvres, orques…) d’une capacité non seulement à concevoir, que ce soit une idée, un plan d’action, la finitude d’un acte délibéré, mais aussi d’une transmission culturelle des savoirs entre individus.

Mais alors qu’en est-il de l’art ?

Contrairement aux autres savoirs, l’art n’a pas pour but ultime la survie. Si l’on admet qu’un singe sache reconnaître les plantes qui vont lui soulager un mal de ventre, cela ne fait pas de lui un médecin, mais il détient un savoir empirique qui lui est nécessaire, qu’il pourra transmettre si un congénère se trouve dans le besoin, ou apprendre par l’observation. Mais s’il sait se servir d’un outil, le fabriquer, peut-il mettre en place un ‘processus artificiel et inutile’ comme une action artistique?

Développons les observations et remarques qui pourraient donner un nouvel éclairage à la question.
L’art chez l’homme, a pris naissance et s’est développé, non pas (comme on semble trop souvent le croire) dans un but unique décoratif, une sorte de recherche du beau, mais prenant part à des rituels probablement d’ordre spirituels. On pense aux découvertes des âges préhistoriques: peintures rupestres, art funéraire, vénus paléolithiques. Nous savons qu’il y a probablement eu des peintures corporelles lors de rituels, des ocres et autres pigments ont été retrouvés, et bien sûr des bijoux, des parures, des instruments de musique…, où l’art comme un lien avec autrui, avec la nature, avec le mystère.

La naissance de l’art s’accompagne donc de comportements cherchant à renforcer la cohésion du groupe, les rapports entre les individus.

Or dans le monde animal, ont été observées des manifestations que l’on qualifiera d’étonnantes pour le moins, où l’animal crée des formes inédites, pour affirmer sa position, séduire un partenaire.

Prenons pour exemple le jardinier satiné (Ptilonorhynchus violaceus).

Cet oiseau d’Australie a la particularité, afin d’attirer et conquérir une femelle, de construire une sorte d’arche ou berceau, fait de brindilles et dont il badigeonne les parois de peinture (baies+salive) à l’aide d’une brindille qu’il utilise comme un pinceau. Il amoncelle autour de cet édifice divers objets bleus, naturels ou non (plumes, cailloux, capsules, morceaux de plastique, ce qu’il trouve à sa portée), créant parfois une allée. L’allure de son arche dépend donc de l’environnement proche de son habitat, l’oiseau analyse ce qui lui conviendra ou non, élabore un modèle. De plus, il dispose ces objets non pas au hasard, mais les plaçant en ordre de tailles, créant ainsi une perspective, une illusion d’optique, afin de paraître plus beau(?)

Illustration : Nicolas Huet le Jeune (1770–1830), Crédit photo :Garrett Eaton, Illustration : John Gould (1804–1881)

Pour en savoir plus, on trouve facilement sur le Net de très nombreux articles bien documentés, et qui décrivent avec précision les mœurs de cet oiseau. Je me permets de signaler ici celui de Michel de Pracontal. https://blogs.mediapart.fr/michel-de-pracontal/blog/210112/samedi-sciences-27-un-oiseau-seducteur-et-illusionniste.
L’observation d’individus et leur comportement en groupe tendrait à démontrer que la construction de ces arches sont le fruit d’un apprentissage, les jeunes participant, dans des rôles subalternes, afin d’apprendre, de participer, s’entraîner, construire puis assurant à leur tour la transmission. Les constructions de cet oiseau ( les autres espèces de satinés préfèreront la collection de baies, de cailloux, d’objets bruns ou blancs), ne sont pas des dons ‘génétiques’ dictés par une nature malicieuse, mais un apprentissage, et une adaptation à son environnement.
Un apprentissage partagé, une transmission, ne serait-ce pas le début de la culture ?
Notons également que cette arche, ce berceau ne sert à rien d’autres qu’à attirer les femelles, il ne s’agit pas d’un nid, qui lui sera construit par la femelle plus loin. Le jardinier satiné pourrait se contenter d’une parade nuptiale, dont il gratifie d’ailleurs ses partenaires, mais il semble d’abord attaché à l’idée de parfaire sa construction, prenant du recul pour juger de loin son œuvre. Pourrions-nous en conclure qu’il prend goût à la réalisation de son ouvrage, cherchant à produire visuellement du beau (la femelle en jugera)?
L’art est-il dans l’acte de faire, le résultat obtenu, ou dans l’œil de celui qui contemple ? vaste question.
Pourquoi ne pas admettre au moins que le travail du jardinier satiné mérite notre admiration ?

Cet oiseau est fascinant, mais ce n’est pas le seul à créer des formes dont la parenté avec celles de l’art ‘humain’ est évidente.
Admirons maintenant la géométrie, la symétrie des rosaces du poisson-globe récemment filmé par la BBC . On observe toujours la même volonté de perfection, l’animal créant des sillons dans le sable plusieurs jours durant pour parfaire son ouvrage, recommençant jusqu’à satisfaction, jusqu’à l’approbation d’une femelle. L’ouvrage cette fois sera le nid.

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Crédit photo : Yoji Ookata

Bonus :

Un dernier exemple pour finir, que penser de cette exceptionnelle toile d’araignée (Amazonie) ?

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Crédit photo : Troy Alexander

En savoir plus :http://www.maxisciences.com/amazonie/le-mystere-de-l-039-etrange-structure-decouverte-en-amazonie-enfin-resolu-ou-presque_art31686.html
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Conclusion.

L’homme s’est plu à considérer l’animal comme inférieur, ne lui accordant aucune ou peu de qualité, par peur de l’anthropomorphisme (à part dans les fables et autres comptines), pour mieux l’asservir. Nous ne lui reconnaissons des compétences qu’à la fin de longues et laborieuses recherches, mettant toujours en doute chaque découverte. De peur que cela nous en coûte ? et provoque un changement dans les rapports que nous entretenons avec le monde dit sauvage ou naturel ?
Notons enfin une récurrence dans les arts (l’art pariétal, le land art, l’art abstrait, …) de certaines formes géométriques, dressées, symétriques, fractales, que l’on trouve déjà dans la nature et qui semble faire partie d’une histoire collective, de notre conscience des choses, habiter notre œil et notre cerveau, ainsi que ceux des autres êtres vivants de cette planète.

Les articles exposant les faits ci-dessus observés sont toujours catalogués au rayon science, peut-être pourrions-nous accepter d’y voir désormais une certaine forme d’art.


L’art illimité

Splendeur et décadence.

Art Basel est un évènement, un rendez-vous incontournable pour qui s’intéresse à l’art, une fichue foire internationale, peut-être la plus importante au monde, avec tout ce que l’on peut entendre de péjoratif dans le mot foire, c’est une fête avec ses lumières et ses parts d’ombres, Art Basel est un monstre merveilleux.
A son propos je lis souvent et toujours les mêmes mots : argent, millions, collectionneurs (les cyniques disent acheteurs), galeries, initiés, art contemporain qu’on ne comprend pas, grand n’importe quoi, élites et snobisme.
Or, si l’on met de coté l’aspect paillettes (réservé à un nombre réduits de mondains et qui concerne sans doute plus Art Miami que Art Basel), si l’on considère qu’un certain ‘entre-soi’ est d’usage dans de nombreux milieux (artistiques ou pas) sans que cela pervertisse le milieu en question, cette exposition est exceptionnellement ouverte et ‘participative’, surtout depuis l’invention de Unlimited.

Unlimited.

Dans ce Hall se déploie allègrement toutes formes d’art, on y contemple de la peinture (aux dimensions libres, des plus petites sous forme de séries aux plus grandes faites pour n’habiller que les murs de musées et autres institutions), de la sculpture ou assemblages, mais avant tout les fameuses installations qui sont le terreau de l’art de maintenant.
C’est une joie des tous les instants. La déambulation commence, où l’on découvre par bribes d’abord, les plus grandes œuvres dont le sommet dépasse au-dessus des têtes des visiteurs, d’autres monumentales, accrochées au plafond. Des espaces fermés, ponctuent le parcours, boites ouvertes et lumineuses ou plus mystérieuses et plongées dans le noir, nous invitant à pénétrer des univers uniques créés spécialement. Et c’est bien d’un parcours qu’il s’agit, où le corps est mis à contribution, et l’on évolue physiquement entre surprises et effroi, splendeur et consternation. D’aucuns s’étonnent que l’art contemporain ne soit pas (ou plus) l’art du beau, du bien fait, du lisse, en bref : une image morte de la perfection.

Rappelons que l’art n’a pas pour but d’atteindre le consensus (ce serait un bel enfantillage que de croire une telle chose possible), et qu’il n’a pu évoluer au fil des siècles qu’à coup de scandales et autres pieds de nez aux frileux de tous bords, que les héros d’aujourd’hui sont souvent les honnis du passé, le public a toujours un siècle de retard.

Si je me rends à Unlimited, c’est, primairement, pour ressentir des émotions, me prendre des claques, être secouée dans mes certitudes, me positionner, me questionner, ouvrir grand les yeux sur d’autres mondes, comprendre et ne pas comprendre, sans forcément consulter le catalogue ou la côte des artistes, qu’ils soient mondialement reconnus ou nouveaux venus sur la scène artistique ne devraient moduler que d’une infime façon la perception de leur travail. Insistons ici sur le mot travail, car le processus créatif n’a rien à voir avec l’image bébête et commune de l’artiste qui tombe de son lit un beau matin, avec une idée géniale en tête, criant eurêka et surtout ‘y a plus qu’à’, mais nous y reviendrons une prochaine fois.

Photos prises à ART BASEL entre 2013 et 2016,©Cdelart.fr

 

Pour profiter d’Art Basel, il faut consentir à entrer dans un marathon où l’on enfile les kilomètres, il faut prévoir de l’eau et des chaussures confortables et égrainer les galeries avec stratégie afin d’en omettre le moins possible. Le hall Unlimited permet au contraire, malgré son gigantisme, une expérience différente. Le spectateur n’est plus seulement face à un cortège statique d’ œuvres disparates, et dont on espère de lui acceptation voire admiration (les halls principaux et historiques d’Art Basel sont constitués de galeries établies qui exposent soit des artistes appartenant à l’histoire et donc morts, au rez-de-chaussée, soit des artistes contemporains, au second étage, dont les œuvres présentées sont ‘calibrées’ pour être exposées ), à Unlimited au contraire le visiteur est pris au jeu de l’illimité, entre au dedans d’œuvres présentées nulle part ailleurs et il arrive souvent qu’il y prenne part.

Enumération.

Pardon aux artistes que je ne citerai pas. A fil des années, me restent des souvenirs, ceux étranges d’une forêt suspendue au plafond d’une caravane, d’un manège fait de miroirs (tours gratuits), d’un film d’action projeté aux quatre murs d’une pièce mêlant les ombres portées des spectateurs au centre de l’action, d’un jardin d’enfant comme saisi par le temps, enseveli par la neige, d’avoir marché à gué sur des rondins, mis les pieds dans une piscine d’eau sur une musique de John Cage, d’organes géants réalisés en tricot, de dauphin agonisant parmi les détritus, rampé dans un sous-terrain entre un abri, camp reconstitué de soldats américains en Irak, et une tente dans le désert, bu du thé dans un hamac, vu des maisons se faire retourner-renverser entièrement, des accumulations d’écorces, de peaux de chevaux, de matières organiques, de polymères et autres inidentifiables, erré dans des labyrinthes de cartons, pénétré dans des tunnels gonflés d’air, sortes de colons géants, d’autres conduisant à des voitures-bar, je me souviens et j’oublie, je transforme, mais je profite toujours au maximum, gonflée à bloc par ce vent de création.


Voir aussi Éloge de la page blanche : https://www.contoursdelart.fr/eloge-de-la-page-blanche/