L’art illimité

Splendeur et décadence.

Art Basel est un évènement, un rendez-vous incontournable pour qui s’intéresse à l’art, une fichue foire internationale, peut-être la plus importante au monde, avec tout ce que l’on peut entendre de péjoratif dans le mot foire, c’est une fête avec ses lumières et ses parts d’ombres, Art Basel est un monstre merveilleux.
A son propos je lis souvent et toujours les mêmes mots : argent, millions, collectionneurs (les cyniques disent acheteurs), galeries, initiés, art contemporain qu’on ne comprend pas, grand n’importe quoi, élites et snobisme.
Or, si l’on met de coté l’aspect paillettes (réservé à un nombre réduits de mondains et qui concerne sans doute plus Art Miami que Art Basel), si l’on considère qu’un certain ‘entre-soi’ est d’usage dans de nombreux milieux (artistiques ou pas) sans que cela pervertisse le milieu en question, cette exposition est exceptionnellement ouverte et ‘participative’, surtout depuis l’invention de Unlimited.

Unlimited.

Dans ce Hall se déploie allègrement toutes formes d’art, on y contemple de la peinture (aux dimensions libres, des plus petites sous forme de séries aux plus grandes faites pour n’habiller que les murs de musées et autres institutions), de la sculpture ou assemblages, mais avant tout les fameuses installations qui sont le terreau de l’art de maintenant.
C’est une joie des tous les instants. La déambulation commence, où l’on découvre par bribes d’abord, les plus grandes œuvres dont le sommet dépasse au-dessus des têtes des visiteurs, d’autres monumentales, accrochées au plafond. Des espaces fermés, ponctuent le parcours, boites ouvertes et lumineuses ou plus mystérieuses et plongées dans le noir, nous invitant à pénétrer des univers uniques créés spécialement. Et c’est bien d’un parcours qu’il s’agit, où le corps est mis à contribution, et l’on évolue physiquement entre surprises et effroi, splendeur et consternation. D’aucuns s’étonnent que l’art contemporain ne soit pas (ou plus) l’art du beau, du bien fait, du lisse, en bref : une image morte de la perfection.

Rappelons que l’art n’a pas pour but d’atteindre le consensus (ce serait un bel enfantillage que de croire une telle chose possible), et qu’il n’a pu évoluer au fil des siècles qu’à coup de scandales et autres pieds de nez aux frileux de tous bords, que les héros d’aujourd’hui sont souvent les honnis du passé, le public a toujours un siècle de retard.

Si je me rends à Unlimited, c’est, primairement, pour ressentir des émotions, me prendre des claques, être secouée dans mes certitudes, me positionner, me questionner, ouvrir grand les yeux sur d’autres mondes, comprendre et ne pas comprendre, sans forcément consulter le catalogue ou la côte des artistes, qu’ils soient mondialement reconnus ou nouveaux venus sur la scène artistique ne devraient moduler que d’une infime façon la perception de leur travail. Insistons ici sur le mot travail, car le processus créatif n’a rien à voir avec l’image bébête et commune de l’artiste qui tombe de son lit un beau matin, avec une idée géniale en tête, criant eurêka et surtout ‘y a plus qu’à’, mais nous y reviendrons une prochaine fois.

Photos prises à ART BASEL entre 2013 et 2016,©Cdelart.fr

 

Pour profiter d’Art Basel, il faut consentir à entrer dans un marathon où l’on enfile les kilomètres, il faut prévoir de l’eau et des chaussures confortables et égrainer les galeries avec stratégie afin d’en omettre le moins possible. Le hall Unlimited permet au contraire, malgré son gigantisme, une expérience différente. Le spectateur n’est plus seulement face à un cortège statique d’ œuvres disparates, et dont on espère de lui acceptation voire admiration (les halls principaux et historiques d’Art Basel sont constitués de galeries établies qui exposent soit des artistes appartenant à l’histoire et donc morts, au rez-de-chaussée, soit des artistes contemporains, au second étage, dont les œuvres présentées sont ‘calibrées’ pour être exposées ), à Unlimited au contraire le visiteur est pris au jeu de l’illimité, entre au dedans d’œuvres présentées nulle part ailleurs et il arrive souvent qu’il y prenne part.

Enumération.

Pardon aux artistes que je ne citerai pas. A fil des années, me restent des souvenirs, ceux étranges d’une forêt suspendue au plafond d’une caravane, d’un manège fait de miroirs (tours gratuits), d’un film d’action projeté aux quatre murs d’une pièce mêlant les ombres portées des spectateurs au centre de l’action, d’un jardin d’enfant comme saisi par le temps, enseveli par la neige, d’avoir marché à gué sur des rondins, mis les pieds dans une piscine d’eau sur une musique de John Cage, d’organes géants réalisés en tricot, de dauphin agonisant parmi les détritus, rampé dans un sous-terrain entre un abri, camp reconstitué de soldats américains en Irak, et une tente dans le désert, bu du thé dans un hamac, vu des maisons se faire retourner-renverser entièrement, des accumulations d’écorces, de peaux de chevaux, de matières organiques, de polymères et autres inidentifiables, erré dans des labyrinthes de cartons, pénétré dans des tunnels gonflés d’air, sortes de colons géants, d’autres conduisant à des voitures-bar, je me souviens et j’oublie, je transforme, mais je profite toujours au maximum, gonflée à bloc par ce vent de création.


Voir aussi Éloge de la page blanche : https://www.contoursdelart.fr/eloge-de-la-page-blanche/

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