Éloge de la page blanche

Dans l’Œil n°614 (juin 2009), à la question qu’apporte l’art à votre vie, Chantal Colleu-Dumond (directrice du domaine de Chaumont-sur-Loire) répond :

Isaac Stern disait : « une vie sans l’art n’est pas la vie, c’est tout au plus une existence. » Sous quelque forme que ce soit, l’art nous offre des moments de plénitude, de ravissement, d’oubli de soi. Il nous révèle des échos, des mystères, des perspectives insoupçonnées, qui confèrent à nos vies cette insondable profondeur, à la recherche de laquelle chacun de nous confusément se trouve.

L’art de la simplicité.

Sous quelque forme que ce soit l’art nous offre des moments de ravissements.

La page blanche est synonyme d’attente, de déficit d’inspiration, c’est par exemple une grande angoisse pour un écrivain, de devoir rester devant une page blanche et que rien ne s’y passe. Ce peut être le début de quelque chose mais rien n’est assuré. Devant une page blanche tout est possible, le contraire aussi.
Se promener dans un espace consacré à l’art nous met également dans une position d’attente. Nous demandons à voir. De la performance, du « bien-fait », du sensible. Je suis là, maintenant étonnez moi ! Il y a une exigence.

Alors que penser quand on se retrouve confronté à deux pages blanches, simplement posées en parallèle à plat sur une estrade? On atteint là des sommets de minimalisme. On ne mesure d’abord que l’ironie d’une telle démarche, et comme malheureusement beaucoup de spectateurs, on redoute le cynisme : l’artiste derrière cette installation se paie-t-il ma tête? Deux pages blanches, « Deux Bonnes Raisons » et puis quoi? On accorde quelques secondes supplémentaires de son temps à l’œuvre, on aimerait comprendre.
Mais rien n’est à ‘comprendre’. Soudainement ces deux pages blanches s’animent et l’émotion est immédiate. Elles tournent lentement côte à côte puis s’élèvent l’une sur l’autre comme une rencontre, une étreinte, une caresse. Il y a de la magie la-dessous, mais surtout on ne veut rien savoir du mécanisme qui permet à ces feuilles de prendre vie sous nos yeux, il faut que perdure le mystère. Elles nous racontent une histoire, il n’y a rien à comprendre pourtant car cette histoire est pure poésie. Elles continuent à tourner, chacune suivant son propre mouvement, les angles se rejoignent comme des mains se frôleraient, puis c’est la descente en sens inverse menant inéluctablement à la séparation. Chacune retournant au sol, reprenant son statut de simple feuille blanche et continuant à tourner. La danse est finie. On continue à regarder, espérant une nouvelle rencontre. Viendra-t-elle?

L’art ici, ne dépend pas de la mise en application d’une maîtrise, d’un savoir-faire, mais de la capacité de l’artiste à se jouer des représentations, à créer une émotion. Ces pages blanches sont plus que des objets du quotidien, ce sont désormais deux personnages sur une scène et elles évoquent en un mouvement l’essentiel de nos vies : la solitude, la rencontre, la sensualité, puis le retour à soi. Je ne suis pas sûre de vouloir connaître le parcours de cet artiste, ni ses autres travaux. Car peut-on atteindre plusieurs fois un tel niveau de poésie?

Ariel SCHLESINGER, "two good reasons", galerie Unlimited Art Basel 2016 ©Cdelart.fr
Ariel SCHLESINGER, « Two good reasons », galerie Unlimited Art Basel 2016 ©Cdelart.fr

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