James Nachtwey, photographe de guerre

De l’inconvénient d’avoir trop de talent.

La première fois que j’ai vu des photographies de James Nachtwey, j’ai été tellement subjuguée par la qualité, la composition, osons le dire la beauté de ses photos, que j’ai tout fait pour retenir son nom, quitte à inventer un moyen mnémotechnique (night-way, chemin de nuit, je trouvais que cela correspondait à la noirceur des images), mais je ne retins pas grand chose de ce qu’il avait montré. Où cela se passait-il ? Qui cela concernait-il ?
Ce sentiment était extrêmement déstabilisant, car je n’étais pourtant pas insensible, au contraire j’avais été touchée, heurtée, émue aux larmes devant la dureté des photos, j’étais cependant incapable de me souvenir d’informations plus concrètes. Quel conflit ? Quelle famine ? Quelle année ? Ne restait que la beauté et l’effroi.
Or le photo-journaliste ne passe-t-il pas à coté de son propos s’il ne parvient pas à témoigner, c’est à dire à participer à la diffusion de ce qu’il a vu, participer à laisser une trace profonde dans l’esprit de celui à qui il destine son travail ? Ne manque-t-il pas alors à son devoir de transmission, de mémoire et d’alerte ?

Petit pan de mur jaune…

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West Bank, 2002 – Digging out the ruins of a shop in Jenin refugee camp. Photographie James Nachtwey © Agence VII Photo.

Force est de constater que les photos de James Nachtwey laissent une trace, un souvenir, pourtant leur beauté formelle implacable semble un frein intellectuel. Elles touchent au ventre. Le cadrage, les contrastes, les lignes fuyantes ou les effets d’emboîtement créent des compositions certes sensibles mais si parfaites qu’elles semblent étudiées, construites voire posées pour certaines. Mais est-ce encore du journalisme ?

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James Nachtwey, Nicaragua 1984.

Or le photo-journaliste est pris entre deux feux, il est journaliste, soumis à un devoir de témoignage, d’absence de parti-pris, évitant tout pathos, livrant des données brutes, pour informer le monde, il est également photographe et doit fournir un travail efficace, choisir le moment où il appuie sur le déclencheur, intervenir dans le cadrage, fabriquer une image, si possible la plus marquante qui soit.
Mais si une photo se doit d’être attirante, expressive, si elle veut capter l’œil et l’intérêt du lecteur, il est risqué (tentant?) pour le photographe de tomber dans l’écueil qui consiste à produire de belles images.

Soyons clair : si on avait témoigné de l’horreur des camps nazis avec des photos de la qualité de celle de James Nachtwey, c’est à dire léchées, aux contrastes étudiés, dont les compositions rappellent celles de tableaux classiques, ne ressentirions-nous pas un certain malaise ?

Peut-on faire une œuvre sur le malheur du monde ?
Le photo-journaliste est-il à sa place s’il cherche à faire une œuvre ?
Est-ce la place de l’art ? Et surtout est-ce encore du journalisme ?

La photo de guerre a pour objectif d’être publiée dans la presse, mais que dit-elle du monde si elle devient objet d’art, exposée ou publiée dans des recueils. J’ai noté que dans les différentes expositions ou même livres de James Nachtwey (Inferno, éditions Phaidon) les photos étaient présentées sans légendes, avec toujours le minimum d’informations concernant leur contexte, insuffisantes pour se faire une réelle idée à moins d’en avoir une connaissance préalable.

Privée de commentaires, la photo n’est plus documentaire, elle se veut illustration universelle de la douleur, du mal fait par l’Homme sur d’autres hommes. Hors contexte. Nous voilà donc face à la beauté sublimée de la guerre, du mal. Beaucoup de ses photos reprennent l’iconographie religieuse, des bras en croix, des pietàs, et font penser à la beauté de certains tableaux moyenâgeux. Comme si représenter et sublimer la douleur, l’agonie, représenter l’atrocité avec talent, avait toujours été un penchant de l’homme pour s’adresser à ses contemporains.

James Nachtwey veut faire son Guernica, d’ailleurs il l’a fait : une fresque de plus de 9 m Le sacrifice, Irak 2006 (collage de photographies prises dans des hôpitaux). Mais Picasso lui, n’était pas témoin, il n’était pas présent à Guernica. Et les corps peints étaient des allégories.

Témoin de guerre.

Le message se veut pacifiste bien entendu, on ne peut détecter aucune mauvaise intention derrière les images de James Nachtwey, sauf peut-être une certaine fascination pour ce métier au mépris de sa propre sécurité. Mais exposant ses tirages, publiant des recueils, James Nachtwey ne paraît pas non plus insensible à la création d’une œuvre. Et c’est peut-être là une limite si l’on veut commencer à parler d’éthique.
Allons bon, serait-ce plus éthique de proposer des photos floues et mal cadrées, est-ce là le centre du débat ?
Le photo-journalisme dispose d’un code de déontologie : ne pas faire poser par exemple, respecter l’intégrité physique de la photo, c’est à dire pas d’utilisation de logiciel de retouches, elle peut être nettoyée (poussières) ou recadrées, mais aucune intervention ne doit nuire à sa crédibilité.
Mais une esthétisation volontaire de la photo n’est-elle pas le début d’une manipulation de l’information ? La perfection d’une photographie ne rend-elle pas plus acceptable la réalité qu’elle tente de dénoncer ?

« Le plus grand problème auquel je suis confronté dans mon travail de photographe de guerre, c’est le risque de profiter de la détresse des autres. Cette pensée me hante. Elle me tracasse jour  après jour , car si je laissais la carrière et l’argent prendre le dessus sur ma compassion, je vendrais mon âme »

 

James Nachtwey.

 

Indonésie, 1998. Images du film War Photographer, de Christian Frei, 2001. La fabrication de cette image est symptomatique : dans l’image finale, la femme, la mère(?) disparaît,  et dans le titre « un mendiant lavant ses enfants dans une rivière polluée », l’adjectif est accordé à la rivière, on ignore pourquoi l’homme est amputé, on nous laisse imaginer que ces enfants sont livrés à cet homme impotent. La situation réelle n’est-elle pas suffisamment dramatique sans qu’il y ait besoin de forcer le trait, au risque de falsifier la vérité ? Cette photo existe désormais seule. Manque le reportage, les commentaires et articles qui accompagnaient sa publication (dans Geo?), cet homme représenté ainsi devient une figure de l’indigence .
Voici le commentaire de James Nachtwey à propos de cette photo (commentaire accordé sur un choix de 4 photos, le reste de l’exposition restant « nu », Bibliothèque Nationale de France,2003): « Pour moi, c’est une image du pouvoir rédempteur de l’amour, une forme de grâce qui transcende la survie. Sumarno, venu de la campagne à Jakarta, tentait d’échapper à la misère en vendant des bouteilles d’eau à un carrefour. Trop pauvre pour avoir un toit, il vivait dehors avec sa femme et ses quatre enfants, entre les voies de chemin de fer. Une nuit de saoûlerie, fauché par un train, il perdit un bras et une jambe mais survécut. Bien que réduit à mendier, il parvient grâce à la force de son amour à garder sa famille unie. »

Mission.

James Nachtwey se positionne du coté des victimes, toujours dans le feu de l’action, au plus près, peut-être même se voit-il chevalier blanc, ayant pour mission de dénoncer les horreurs du monde. Quelle ironie alors de mettre en scène un tel travail, dans des expositions, dans des livres d’art qui trôneront sur des tables basses. En esthétisant à l’extrême son propos, James Nachtwey s’éloigne du photo-journalisme, s’éloigne de la réalité, par la même de la vérité.
Il crée des icônes.

Je crois nécessaire d’insister sur le fait qu’une photo de guerre prend tout son sens si elle est accompagnée d’un article, signé d’un correspondant de guerre, journaliste et lui aussi observateur, et si la photo est publiée dans un journal. Elle participe alors de l’information et apporte ce supplément d’âme qui peut manquer au texte nu. Les images de James Nachtwey sont destinées aux médias, mais leur publication semble de plus en plus difficile. Alors même si le but premier n’est pas de les voir transformées en objet d’art, les voilà accrochées de galeries en galeries, ou sur papier glacé, et les victimes, les corps, les cadavres, les gens photographiés par James Nachtwey, y perdent leur nom. Les personnes de chair et de sang deviennent des idées.

Quant à accepter d’être mis en scène à son tour dans un film (War photographer, film documentaire Suisse réalisé par Christian Frei et sorti en 2001), film sur un photographe en train de photographier, caméra posée sur l’appareil photo, n’est-ce pas un retournement de situation ? Car filmer une photo au moment du déclenchement, c’est donner la vedette à la photographie elle-même et non à son sujet.

Créer de la compassion.

James Nachtwey cherche à créer un choc des consciences, comme Guernica en son temps. Mais que devient l’identité des victimes dont il nous donne à voir le supplice ? Est-il juste ou éthique de les transformer en allégories ?

« Ce que je recherche, à travers mes photographies, c’est susciter la compassion.
La compassion est le lien qui permet aux gens d’établir leur propre sens de l’humanité »

 

James Nachtwey, 17 février 2000.*

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James Nachtwey, Afrique du Sud, 2000, une infirmière prenant soin d’un malade du SIDA.

Les alternances régulières de zones gris clair et gris foncé, les lignes crées par les bras, les tissus (fond), l’échange de regards, cette image est sûrement étudiée en écoles d’art, parfaite illustration de compassion. Mais cette jeune personne (homme, femme?) est-elle chez elle ou dans un dispensaire, va-t-elle seulement se reposer, ou bientôt mourir ? Finalement, nous ne savons pas grand chose. Nous sommes touchés par la force poétique de cette image, mais nous y perdons une certaine réalité. Il manque l’histoire de ces individus.

« Chaque minute passée ici, je songe à la fuite.
Je ne veux pas voir cela.
Que vais-je faire: m’enfuir ou assumer la responsabilité
de photographier tout ce qui se passe ici ?»

 

James Nachtwey (War Photographer).

 


Sources :


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