L’art n’est-il que le fait de l’espèce humaine ?

La recherche du beau comme créateur de liens.

L’art en tant que fait culturel, en tant que fait ne répondant pas à un besoin vital (son acceptation courante) peut-il trouver une représentation dans le monde animal, le monde dit sauvage ? Autrement dit : les animaux peuvent-ils avoir la fibre artistique ? Les arguments ne doivent pas manquer pour mettre en doute une telle hypothèse. Associer l’animal à une notion aussi abstraite que l’art semblera incongru à bon nombre, surtout si l’on considère qu’il y a peu encore peu on lui niait toute capacité cognitive.
Or les recherches éthologiques récentes témoignent chez les espèces étudiées (grands singes, corvidés, perroquets, pieuvres, orques…) d’une capacité non seulement à concevoir, que ce soit une idée, un plan d’action, la finitude d’un acte délibéré, mais aussi d’une transmission culturelle des savoirs entre individus.

Mais alors qu’en est-il de l’art ?

Contrairement aux autres savoirs, l’art n’a pas pour but ultime la survie. Si l’on admet qu’un singe sache reconnaître les plantes qui vont lui soulager un mal de ventre, cela ne fait pas de lui un médecin, mais il détient un savoir empirique qui lui est nécessaire, qu’il pourra transmettre si un congénère se trouve dans le besoin, ou apprendre par l’observation. Mais s’il sait se servir d’un outil, le fabriquer, peut-il mettre en place un ‘processus artificiel et inutile’ comme une action artistique?

Développons les observations et remarques qui pourraient donner un nouvel éclairage à la question.
L’art chez l’homme, a pris naissance et s’est développé, non pas (comme on semble trop souvent le croire) dans un but unique décoratif, une sorte de recherche du beau, mais prenant part à des rituels probablement d’ordre spirituels. On pense aux découvertes des âges préhistoriques: peintures rupestres, art funéraire, vénus paléolithiques. Nous savons qu’il y a probablement eu des peintures corporelles lors de rituels, des ocres et autres pigments ont été retrouvés, et bien sûr des bijoux, des parures, des instruments de musique…, où l’art comme un lien avec autrui, avec la nature, avec le mystère.

La naissance de l’art s’accompagne donc de comportements cherchant à renforcer la cohésion du groupe, les rapports entre les individus.

Or dans le monde animal, ont été observées des manifestations que l’on qualifiera d’étonnantes pour le moins, où l’animal crée des formes inédites, pour affirmer sa position, séduire un partenaire.

Prenons pour exemple le jardinier satiné (Ptilonorhynchus violaceus).

Cet oiseau d’Australie a la particularité, afin d’attirer et conquérir une femelle, de construire une sorte d’arche ou berceau, fait de brindilles et dont il badigeonne les parois de peinture (baies+salive) à l’aide d’une brindille qu’il utilise comme un pinceau. Il amoncelle autour de cet édifice divers objets bleus, naturels ou non (plumes, cailloux, capsules, morceaux de plastique, ce qu’il trouve à sa portée), créant parfois une allée. L’allure de son arche dépend donc de l’environnement proche de son habitat, l’oiseau analyse ce qui lui conviendra ou non, élabore un modèle. De plus, il dispose ces objets non pas au hasard, mais les plaçant en ordre de tailles, créant ainsi une perspective, une illusion d’optique, afin de paraître plus beau(?)

Illustration : Nicolas Huet le Jeune (1770–1830), Crédit photo :Garrett Eaton, Illustration : John Gould (1804–1881)

Pour en savoir plus, on trouve facilement sur le Net de très nombreux articles bien documentés, et qui décrivent avec précision les mœurs de cet oiseau. Je me permets de signaler ici celui de Michel de Pracontal. https://blogs.mediapart.fr/michel-de-pracontal/blog/210112/samedi-sciences-27-un-oiseau-seducteur-et-illusionniste.
L’observation d’individus et leur comportement en groupe tendrait à démontrer que la construction de ces arches sont le fruit d’un apprentissage, les jeunes participant, dans des rôles subalternes, afin d’apprendre, de participer, s’entraîner, construire puis assurant à leur tour la transmission. Les constructions de cet oiseau ( les autres espèces de satinés préfèreront la collection de baies, de cailloux, d’objets bruns ou blancs), ne sont pas des dons ‘génétiques’ dictés par une nature malicieuse, mais un apprentissage, et une adaptation à son environnement.
Un apprentissage partagé, une transmission, ne serait-ce pas le début de la culture ?
Notons également que cette arche, ce berceau ne sert à rien d’autres qu’à attirer les femelles, il ne s’agit pas d’un nid, qui lui sera construit par la femelle plus loin. Le jardinier satiné pourrait se contenter d’une parade nuptiale, dont il gratifie d’ailleurs ses partenaires, mais il semble d’abord attaché à l’idée de parfaire sa construction, prenant du recul pour juger de loin son œuvre. Pourrions-nous en conclure qu’il prend goût à la réalisation de son ouvrage, cherchant à produire visuellement du beau (la femelle en jugera)?
L’art est-il dans l’acte de faire, le résultat obtenu, ou dans l’œil de celui qui contemple ? vaste question.
Pourquoi ne pas admettre au moins que le travail du jardinier satiné mérite notre admiration ?

Cet oiseau est fascinant, mais ce n’est pas le seul à créer des formes dont la parenté avec celles de l’art ‘humain’ est évidente.
Admirons maintenant la géométrie, la symétrie des rosaces du poisson-globe récemment filmé par la BBC . On observe toujours la même volonté de perfection, l’animal créant des sillons dans le sable plusieurs jours durant pour parfaire son ouvrage, recommençant jusqu’à satisfaction, jusqu’à l’approbation d’une femelle. L’ouvrage cette fois sera le nid.

rosace_du_poisson_ballon
Crédit photo : Yoji Ookata

Bonus :

Un dernier exemple pour finir, que penser de cette exceptionnelle toile d’araignée (Amazonie) ?

araignee_amazonie
Crédit photo : Troy Alexander

En savoir plus :http://www.maxisciences.com/amazonie/le-mystere-de-l-039-etrange-structure-decouverte-en-amazonie-enfin-resolu-ou-presque_art31686.html
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Conclusion.

L’homme s’est plu à considérer l’animal comme inférieur, ne lui accordant aucune ou peu de qualité, par peur de l’anthropomorphisme (à part dans les fables et autres comptines), pour mieux l’asservir. Nous ne lui reconnaissons des compétences qu’à la fin de longues et laborieuses recherches, mettant toujours en doute chaque découverte. De peur que cela nous en coûte ? et provoque un changement dans les rapports que nous entretenons avec le monde dit sauvage ou naturel ?
Notons enfin une récurrence dans les arts (l’art pariétal, le land art, l’art abstrait, …) de certaines formes géométriques, dressées, symétriques, fractales, que l’on trouve déjà dans la nature et qui semble faire partie d’une histoire collective, de notre conscience des choses, habiter notre œil et notre cerveau, ainsi que ceux des autres êtres vivants de cette planète.

Les articles exposant les faits ci-dessus observés sont toujours catalogués au rayon science, peut-être pourrions-nous accepter d’y voir désormais une certaine forme d’art.


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