Sur le cinéma, généralités…

Le cinéma n’est pas un art.

Une personne m’affirmait il y a des années de cela que le cinéma n’est pas un art. Légèrement déconcertée par tant d’aplomb, je rétorquais que c’en était un et même le 7ème, cependant planait un léger doute. Pour convaincre il faut souvent prouver et je donnais un exemple, le premier qui me venait en tête : Thérèse d’Alain Cavalier (je l’ai dit, c’était il y a des années). Mon interlocuteur semblait convaincu, oui alors si on parle de Thérèse, je me rends, ce film est bien une œuvre artistique, …mais bon il est un peu unique en son genre non ? Certes.
thereseThérèse au delà du sujet (filmons religieusement une femme religieuse), est un film qui a été conçu pour sortir du lot, par sa théâtralité, son cadrage au plus près des visages, les émotions tout en retenue, sa lenteur soulignant ainsi chaque geste, chaque regard. Les lumières, les couleurs, les sons, tout participe à créer une atmosphère empreinte de mysticisme, c’est à dire que le film invente de nouveaux codes de représentations, qu’il ne ressemble à aucun autre, et que s’il a pu influencer des auteurs, il demeure cependant une curiosité encore aujourd’hui.
Soit mon exemple est l’exception qui confirme la règle et le cinéma n’est pas de l’art au sens noble du terme, soit…continuons à creuser la question.
Nous avons tous vu des films, plus ou moins bons, sachant distinguer le cinéma dit commercial de celui qui vise un peu plus haut, se veut d’auteur, voire d’art et d’essai.

Prenons le cinéma de Truffaut qui est entré dans l’histoire, Truffaut est mort, canonisé, son cinéma est donc rangé dans nos étagères de mémoires collectives parmi les pépites, encensé, plus personne n’osant y toucher. C’est de l’art, parce que c’est entré dans l’histoire et que les historiens le disent. Tous les films dont on se souvient sont par définition entrés dans l’histoire, ce qui leur confère une patine, un vernis, et les rend inattaquables. Bien. Grattons un peu. N’y aurait-il pas dans ces films un ton, un point de vue qui aujourd’hui, avouons le, date. Une œuvre qui vieillit reste-t-elle une œuvre ? Soyons plus clair, si un cinéaste proposait maintenant une écriture à la Truffaut, on lui suggèrerait peut-être d’épicer un peu plus sa sauce.
( L’écriture cinématographique de Godard est me semble-t-il beaucoup plus artistique, novatrice, il ne bénéficie pourtant pas du même engouement car très (trop ?) en avance sur son temps, toujours en vie, et commettant encore des films – sinon expérimentaux, prenant en tout cas le risque de déplaire, ne cherchant pas à plaire – semblant improbables pour bon nombre de spectateurs.)

Le cinéma doit-il être obscur ou austère pour prétendre à l’estampillage artistique ?
Ne nous égarons pas.

Le cinéma est une technique.

Si le cinéma est une entreprise artistique, c’est aussi un produit de consommation. Les exemples cités plus haut tendraient à démontrer qu’on peut distinguer différents types de cinéma, que l’on pourrait classer le long d’une échelle de valeurs allant de artistique à commercial, en passant par mémorable, ou encore divertissant. Mais qui peut définir la consistance et l’amplitude de chaque échelon ? N’y a-t-il pas un certain snobisme à affirmer que le cinéma s’il est commercial, ne peut pas être rangé aux cotés d’œuvres plus ‘pointues’ ? Je n’ai pas de goût pour les grosses productions mais ce critère ne me suffit pas pour distinguer ce qui est ou non de l’art. C’est pourquoi il me semble que le spectateur n’est pas le mieux placé, la majorité n’ayant pas forcément raison, les masses n’ayant pas toujours tord. Or si le jugement du spectateur ne constitue pas un curseur suffisamment fiable pour déterminer ce qu’il convient ou pas de nommer art, alors il n’y a plus que l’intention de l’auteur pour définir la destination artistique de l’objet final, que cet objet soit réussit ou satisfaisant ne change rien à l’affaire. Rappelons ici la démarche de Duchamp et de sa pissotière, l’artiste par sa volonté définit l’objet.
( si d’aventure Judd Apattow qualifiait ses films en termes artistiques, on pourrait continuer à lui trouver beaucoup d’humour, …ou pas finalement).
Une question me chatouille les lèvres. Y a-t-il des films, des œuvres artistiques, qui ne sont pas du cinéma ? Je triche, je connais la réponse. OUI !
En fréquentant les galeries d’art contemporain, les musées, et Art Basel, on peut constater qu’il y a une énorme production d’œuvres filmées, des simples vidéos montages aux productions les plus élaborées.

Le cinéma est un langage.


Matthew Barney fait des films. Il utilise de la pellicule (ou dorénavant n’importe quel dispositif numérique), pour créer des ‘images qui bougent’. Si j’insiste sur le fait qu’elles bougent c’est surtout parce que son œuvre est aussi connue par les photos extraites de ses films. Des photos, exposées ou publiées qui font l’œuvre également.

copyright-1994-matthew-barney-photo-michael-james-obrien-courtesy-of-barbara-gladstone
©1994 matthew barney photo Michael-James O’brien, courtesy of Barbara Gladstone

Je n’ai vu que récemment les films du cycle Cremaster (1 à 5, de 1992 à 2002), ces films sont des expériences à vivre. Un peu comme un grand huit mais en moins rapide. Comme pour Thérèse, on peut dire qu’il prend son temps pour développer une idée, mais contrairement aux films de cinéma on ne peut pas dire qu’il respecte les codes de la narration. Les idées et concepts se côtoient, s’entrechoquent, à nous de tirer les ficelles, de les dénouer pour en saisir un sens, une cohérence. Reste que les scènes (les tableaux ?) imprègnent plus longtemps nos cerveaux que beaucoup de films classiques. Ici la technique cinématographique est mise à profit pour la création d’une œuvre d’art. Mais est-ce un film de cinéma pour autant ? pas sûr.
Je serais tentée d’ajouter que cela dépend du lieu d’exploitation du film. Cinémas de quartier, ciné-clubs, complexes multisalles, institutions, musées donnent tous une couleur différentes aux films qu’ils projettent.
Pourtant, j’ai vu Drawing Restraint 9 du même Matthew Barney en salle. S’il a pu sortir des limites du musée (grâce notamment à la présence de Bjork au casting), il est demeuré confidentiel. Nous étions deux dans la salle, regards entendus.

Un autre type de film se rencontre dans les galeries d’art, comme Music of regrets de Laurie Simmons, qui tout en se revendiquant œuvres artistiques (en usant de dispositifs scéniques qui l’identifient tout de suite à un objet d’art) utilisent également les codes du cinéma, pour mieux les détourner. Le film de L.Simmons qui se divise en trois actes, parodie la comédie musicale, la comédie sentimentale, en remplaçant les acteurs par des marionnettes qui sans aucune expression donc, jouent autour des thèmes rebattus par le cinéma : l’ambition, la jalousie, le désir ( j’ai envie de rajouter, c’est tout ?). Pourtant, comme pour Bjork dans Drawing Restraint 9, l’auteur a fait appel à une actrice de chair et de sang et non des moindres, Meryl Streep. Qui finalement est aussi expressive que les pantins qui l’entourent. Malgré cela, ses apparitions rendent plus digeste ce film qui comme tout travail filmé se voulant œuvre ne tient absolument pas compte du spectateur. Il est sans doute très ‘arty’ de s’ennuyer à une projection, Andy Warhol l’avait déjà prédit avec ses films (j’en ai adorés certains plus par goût pour la transgression que par réel intérêt cinématographique), allant jusqu’à filmer quelqu’un qui dort dans Sleep.
Attention point important : le film qui se revendique objet d’art n’est pas une forme pure pour autant. Je ne peux pas croire que l’utilisation de Bjork ou de Meryl Streep (ou d’autres, les exemples ne manquent pas, certains acteurs ne rechignant pas à se donner une image plus intellectuelle en participant à des projets d’avant-garde), soie dénuée de toute pensée commerciale. Il n’y a qu’à comparer l’affluence lors de la projection du film de Laurie Simmons : si les marionnettes attirent quelques badauds, c’est foule quand Meryl apparaît.

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Laurie Simmons courtesy salon 94  © Art BAsel Unlimited 2016

La question de l’art cinématographique a-t-elle encore un sens si l’on renvoie dos à dos ce qui peut paraître comme commercialement corrompu ?
Car que recherche l’artiste, l’approbation des ses pairs, la reconnaissance de ses maîtres, de la critique, l’engouement du public ? On peut simplifier en insistant sur l’intransigeance qu’un auteur aura dans le processus de création de son œuvre, s’il respecte jusqu’à l’achèvement de l’objet ses desseins premiers, on pourra qualifier d’art son travail, quelque soit l’ambition de cet art. Et si au passage, il attire à lui le public, c’est les cerises dans le clafoutis, et plus il y en a mieux c’est !

Ce qui fait art, c’est avant tout le talent de l’auteur.

Citons quelques films dont on peut dire que ce qui fait ART, c’est avant tout le talent de leur auteur.
Les chiens errants du cinéaste malaisien Ming-liang Tsai a été difficile à regarder, à appréhender, dur dans son propos (un homme et ses deux enfant SDF), magnifique dans sa forme. Lenteur, souci du détail, poésie de l’image voilà la matière du film. Mais comment donner une belle idée de la misère ? Ce fut une les-chiens-errantsleçon difficile mais je me souviens de presque chaque scène du film. Des plans très longs, volontairement interminables, des scènes crues, des personnes vides, peu de dialogues, volontairement de l’art. Du grand art, film primé, assurément pas populaire, presque plus un film.
Incontestable, dans un autre genre, la mise en scène magistrale de Taxi Driver de Martin Scorsese, dont on peut dire que derrière chaque scène il y a une idée, une invention, une fulgurance. Le genre de mise en scène qu’on trouve également dans un film plus récent, Hunger de Steeve MacQueen, lui même artiste plasticien reconnu (tiens, tiens !), si le film manque un peu de chair (si l’on ose dire puisque le sujet du film est une grève de la faim), la mise en scène est plastiquement parfaite. D’ailleurs j’ai lu ici ou là, dans certaines critiques, que la longueur de certains plans, la beauté formelle des scènes, les forts partis pris esthétiques étaient forcément le fait d’un artiste (sous-entendu pas seulement cinéaste), comme un reproche, puisque appartenant à une autre caste. C’est l’histoire d’un artiste qui venait jouer au réalisateur de film engagé, après avoir tourner des vidéos d’avant-garde, tout ça pour finir par tourner des films hollywoodiens et même de la publicité.
C’était quoi la question ?
Le cinéma est-il de l’art ?
OUI, quoi qu’il en soit.

P.S. : on pourrait me faire remarquer l’absence dans cette liste de nombreux auteurs, et citer par exemple les films étranges et arty de David Lynch, cinéaste, puis devenu artiste peintre suite à des problèmes de production de ses films, ce à quoi je répondrais, oui je sais, je sais.


pour en savoir plus :

à propos du film Thérèse : Portrait de femme en mystique, par Philippe Rocher sur le site Critikat
Matthew Barney, artiste/auteur : pour une hybridation des genres par Marie-Laure Delaporte sur le site Entrelacs.


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