A propos de l’exposition de Damien Hirst au Palazzo Grassi de Venise

Un monde artificiel.

Damien Hirst vient de mettre au point une des plus formidable exposition (aventure) qui soit et qui correspond tout à fait à notre époque. L’histoire commence par une découverte sous-marine, quelque chose qui ressemblerait à une découverte extraordinaire, mais quelque part on commence déjà à douter. Le doute s’installe parce que devant les premières images, on se dit que c’est magnifique, mais justement un peu trop beau. La mer donne une patine verdâtre du plus bel effet à des bronzes aux allures d’êtres mythologiques, et les photos sous-marines ont ce flou qui permet encore le mystère. On est dans le monde de Némo, le vrai, celui de Jules Verne. On a envie de se laisser prendre au jeu car au fond on aime bien parfois se faire prendre pour des gosses. Il y a là un côté rassurant. Comme quand on nous racontait des histoires le soir, quand on était bien calés et au chaud au fond de son lit, quand bien même on n’a jamais connu de tels moments, ils sont inscrits dans une sorte de mémoire collective. Et il est plaisant de se replonger dans ce sentiment d’abandon et de confiance absolu.

Papa Hirst va nous raconter une histoire, venez vite au coin du feu !

Cette histoire, c’est celle de nos rêves de gosses quand on s’imaginait naviguer sur des mers hostiles, quand on s’imaginait chasseur de trésor (pas pilleur, non), quand on adorait croire que des galions coulés par des pirates pourraient encore contenir des joyaux, quand on brûlait le bord des feuilles de papier sur lesquelles on avait inscrit des secrets au jus de citron et qu’on créait ainsi de fabuleux faux parchemins, quand la lecture des histoires mythologiques nous faisaient écarquiller les yeux.

On a aimé croire au Nautilus, et ces plongeurs que l’on voit remonter à la surface des trésors inconnus, ce sont les compagnons d’un maître qui leur ordonne gentiment de mettre tout ceci à notre disposition, nous heureux public, tandis que lui joyeux bienfaiteur savoure son effet. Damien Hirst se met dans la position de celui qui sait qu’il va nous faire rêver. Rêver seulement, car tout est faux. Nous sommes plongés dans une réalité alternative, top et pop moderne.

Fantaisie sous-marine.

Et le charme n’opère plus. Il n’y a jamais eu de collectionneur naufragé. Je n’ai pas été voir de près l’exposition qui vient d’ouvrir au Palazzo Grassi, mais elle me fait l’impression d’un parc d’attraction. L’animation semble réussie, c’est certain, mais elle s’apparente plus à une entreprise de divertissement, un parc à la Disney où le magique est en ‘carton pâte’. Petits, on frémissait devant « Jason et les argonautes », et là, au milieu du palazzo Grassi, dans l’atrium ce n’est pas Thalos qui nous accueille. C’est un colosse de 18 m de haut, mais sans tête avec toute une ribambelle de fausses algues de bronze elles aussi collées sur le corps, d’ailleurs ce n’est pas du bronze, ce n’est que de la résine peinte. L’histoire se déconstruit. L’art aussi. La déception affleure. Une sphinx arbore un curieux bonnet, une Gorgone semble sortir de l’atelier d’un joaillier, tête coupée comme il se doit, d’autres sculptures sont présentées avec leur double, l’histoire prend fin. Et retombe comme un soufflé raté.

 “The Severed Head of Medusa,” said to be priced at $4 million. Credit Damien Hirst and Science Ltd. All rights reserved, Artists Rights Society (ARS), New York, 2017; Photograph by Prudence Cuming Associates
“The Severed Head of Medusa,” censée couter  $4 millions. Credit Damien Hirst and Science Ltd. All rights reserved, Artists Rights Society (ARS), New York, 2017; Photograph by Prudence Cuming Associates

« The Severed Head of Medusa » est une réplique en malachite d’un trésor imaginaire. La rumeur de Venise la chiffre déjà à 4 M$, trésor des trésors donc.

Les autres pièces de l’exposition sont éditées à trois exemplaires, plus deux épreuves d’artiste, précise l’artiste-businessman au Figaro. Damien Hirst en gardera une de chaque série !

Valérie Duponchelle pour Le Figaro

C’est beau, bien ‘fichu’ (on y a mis les moyens), mais tout ceci ressemble à une parodie. Avec l’impression qu’on s’est fait mener en bateau. Voilà une super-production qui trouvera son public. pourtant c’est étrange, elle ne me semble pas appartenir au monde de l’art. Peut-être lui manque-t-il un souffle, une inspiration, quelque chose qui aurait pu nous bousculer un peu, participer à la remise en question d’une certaine société du spectacle. Mais Damien Hirst est en plein dans la société du spectacle et il en profite plutôt qu’il ne la dénonce. Dans un article on nous rappelle qu’il est un « bad boy farceur », ici la farce est signée et elle est indigeste.

Où l’on nous fait croire qu’un bon artiste est un artiste riche, où l’art reconnu est celui qui est applaudi et glane des brassées d’argent, où la réalisation de telle pièce, d’une telle mise en scène a demandé tellement de moyens, que ces moyens là précisément nous éloigne de tout sentiment de joie. Une idée de génie n’est pas forcément une inspiration d’artiste.

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« Mickey, » une sculpture de bronze de Mickey Mouse présentée comme une antiquité prélevée du fond de la mer. Photograph by Prudence Cuming Associates Damien Hirst and Science Ltd. All rights reserved, Artists Rights Society (ARS), New York, 2017

C’est un constat très dur que fait Damien Hirst à Venise. Un constat terrible sur le monde de l’art, et le monde tout court. Incapable de distinguer la vérité et le beau, par simple désintérêt. Ce n’est pas, via ces artefacts, la disparition des mondes anciens que l’artiste met en lumière, mais la fin du nôtre.

 

Thibaut Wychowanok pour Numéro

Voilà donc ce que nous sommes devenus ? Juste des gosses ?
Je ne sais pas si le monde que nous connaissons va bientôt prendre fin, mais une chose est sûre, il ne sait plus quelle direction prendre. Et nous avec.

 

 


Sources :

Un artéfact archéologique est un objet façonné par l’homme et découvert à l’occasion de fouilles archéologiques. (déf.Wikipédia)

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