4 juin 2026

Contours de l'Art

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Les Indiennes de coton

Château de Wesserling ©Andréa Leonelli.

L’histoire des Indiennes de coton

Je profite de mon dernier article consacré au parc de Wesserling (ancienne manufacture royale et cité textile d’Alsace), pour parler ici de l’indiennage c’est à dire la fabriquation des Indiennes de coton. Les photos de cet article ont été prises (sauf mentions contraires) à Wesserling.

Réédition d’Indiennes, panneaux, Wesserling

Qu’est-ce qu’une Indienne de coton?

Les Indiennes de coton sont ces somptueuses étoffes tissées et peintes originellement en Inde, imprimées à la planche de bois de larges motifs floraux, exotiques et richement colorées. Elles ont connu un engouement phénoménal dès le 16e siècle dans toute l’Europe et particulièrement en France.

Mme de Pompadour – « Une histoire de la mode du XVIII au XXe siècle » (Taschen – Volume 1)

C’est en Inde que débute l’histoire de l’impression sur étoffes. Les artisans indiens maîtrisaient des techniques, alors inconnues des Européens, permettant aux rouges de garance et aux bleus de l’indigo d’être fixés sur la toile grâce à des sels métalliques (l’alun est traditionnellement employé). voir encadré ci-dessous*

Ces toiles de coton étaient importées des Comptoirs des Indes vers l’Europe à la fin du 16e siècle, puis ont rapidement séduit toutes les couches de la population, par leur légèreté et leur facilité d’entretien. En effet la vivacité de leurs couleurs séduisait autant qu’elles résistaient au lavage. En France, Mme de Pompadour (favorite de Louis XV) en raffolait ainsi que toute la bourgeoisie.

Au 18e siècle les Indiennes remplacent les soieries et lainages. Faciles d’entretien, peu onéreuses, les classes laborieuses autant que la bourgeoisie s’en emparent.

*Des techniques ancestrales: mordançage, réserve et garançage

Les motifs des Indiennes sont originellement dessinés à main levée au stylet (calame), au poncif (dessin piqué reproduit par ponçage), ou imprimés au bloc de bois. La mise en couleurs résulte de savoirs-faire ancestraux et nécessite plusieurs étapes. La toile est plongée dans l’indigo, après mise en réserve (à l’aide de cire) des parties du dessin qui ne doivent pas être teintes en bleue. Puis inversement, un mordant (sel métallique) est utilisé aux endroits prévus pour l’application du rouge de garance afin de le fixer sur la toile.

Au 17e siècle: l’art de l’imitation

Au 17e siècle les marchands Arméniens copièrent les techniques Indiennes pour imprimer à leur tour des cotonnades notamment à Marseille (qu’on nommera les Indiennes de Marseille). A la même période se développent des manufactures en Angleterre et aux Pays Bas. Ainsi naît, en parallèle des étoffes importées, une production européenne d’Indiennes, imprimées en Europe, à proximité des ports et routes commerciales, à partir de toiles blanches importées.

La prohibition

La passion pour ces tissus en France fut telle, que les industries de soieries, lainages et toiles de lin ou de chanvre locales s’en plaignirent. Louvois, ministre d’État de Louis XIV, interdît donc le port, la vente et l’importation d’Indiennes par un édit publié le 26 octobre 1686 et qui prit fin en 1759. L’importation des étoffes n’était autorisée qu’à condition de les réexporter aussitôt. Bien évidemment cela ne sera que partiellement respecté et alimentera la contrebande. Ainsi, les premiers fabricants français d’étoffes Indiennes étaient à la fois contrebandiers et fabricants.

Au 18e siècle, une passion européenne

Dans le reste de l’Europe, l’importation/ fabrication d’indiennes bat son plein. En particulier à Bâle, en Suisse, où s’exilaient les négociants et artisans Huguenots, victimes de persécutions (suite à la révocation de l’Édit de Nantes en 1685). A Mulhouse, cité libre alliée des cantons suisses, est ainsi fondée en 1746 la première manufacture d’Indiennes, l’Alsace ne faisant pas encore partie de la France.

Malgré l’interdiction et une répression sévère, la mode des Indiennes prend son essor. En 1759, lorsque l’interdiction est levée en France, la production d’Indiennes est déjà bien implantée dans toute l’Europe (surtout en Angleterre). Elle se développe ensuite rapidement autour de plusieurs pôle industriels: Mulhouse, Lyon, Marseille et la Manufacture Royale d’Oberkampf à Jouy-En-Josas qui fabriquera la célèbre Toile De Jouy.

Motif Baroda (18e siècle)
Motif Bangalore (18e siècle)

Au 19e siècle: l’industrialisation

La révolution industrielle et la mécanisation ont permis à l’Angleterre de devenir une terre de production venant concurrencer directement la production indienne. L’impression sur étoffes et son aspect artistique fait désormais place à une industrie textile qui révolutionne les usages. Les procédés manuels sont remplacés par des machines, les blocs de bois et planches à plombine par des cadres plats et des rouleaux de cuivre. (l’Inde exporte surtout du coton et c’est désormais dans les usines de Manchester que l’on tisse et imprime des tissus de coton à bas prix).

Nous l’avons vu, l’art des Indiennes s’est étendu sur plusieurs périodes historiques d’influence ainsi que sur plusieurs territoires: depuis l’Inde mais aussi le Sri Lanka, Le Bangladesh, le Népal et certaines régions du Pakistan et de L’Afghanistan. Puis la France s’en est emparé, en particulier l’Alsace et la Provence, et ensuite l’Europe toute entière, et surtout l’Angleterre.

L’histoire des Indiennes est complexe et passionnante, située à la croisée de l’histoire de l’Art et de l’histoire politique. Mais l’histoire des tissus, c’est aussi raconter l’histoire des Arts Appliqués, des techniques et aussi parler de l’intime car les tissus ornent les maisons et les corps.

Les motifs varient en fonction des goûts et des usages ainsi que des techniques.

Motif Madurai (1885) aux 14 couleurs
Les coquecigrues (qui signifie absurde, burlesque), le motif à succès de la manufacture Oberkampf (1792), 7 couleurs, représente des animaux fantastiques, mi-insectes mi-oiseaux et des fleurs imaginaires.
Les coquecigrues (qui signifie absurde, burlesque), le motif à succès de la manufacture Oberkampf (1792), 7 couleurs, représente des animaux fantastiques, mi-insectes mi-oiseaux et des fleurs imaginaires.

L’indiennage, un style global

L’indiennage c’est avant tout une esthétique, une histoire de motifs, de dessins. Très vite la production des produits exportés est influencée par les besoins des marchands qui transmettent leurs modèles. Les artistes locaux indiens dessinent alors des décors destinés à l’exportation, adaptés au goût européen. Ils copient l’ornementation européenne et représentent une flore qu’ils n’ont jamais vue.

L’Indienne: un produit d’imitation

En Europe les Indiennes sont imitées par les manufacturiers qui utilisent leurs propres dessinateurs. Ce sont souvent des peintres de fleurs qui sont embauchés pour peindre ces motifs. On copie les Indiennes en provenance d’Inde, puis on s’inspire des ouvrages botaniques, puis on copie les copies d’Indiennes produites en Angleterre (car il faut garder un œil sur la concurrence). Les échantillons de tissus font le tour de l’Europe.

…que souffle l’exotisme et que vibre la couleur

L’attrait pour le motif étranger conduit autant à l’appropriation culturelle qu’à l’espionnage industriel. Et c’est sans compter les échanges commerciaux et artistiques de l’Inde vers la Perse et L’Asie, la mondialisation ne date pas d’hier.

Qu’importe que les motifs d’une étoffe soient d’origines géographiques et culturelles mélangées, l’essentiel alors est que souffle l’exotisme et que vibre la couleur.

Difficile parfois de faire la différence entre les toiles dessinées en Inde pour le marché européen et les toiles produites en Europe pour une clientèle européenne intriguée par l’exotisme des motifs orientaux. La fascination pour un monde lointain et fantasmé a conduit à un style global. Pourtant la production de chaque région finit par s’identifier grâce à une façon ou une esthétique. Ainsi par exemple les cotonnades provençales légères se distinguent des étoffes alsaciennes aux lourds cachemires. C’est aussi la naissance de nouveaux styles régionaux comme la toile de Jouy.

LES ACROBATES CHINOIS, d’après un dessin de Jean Pillement. Manufacture de Senn, Bidermann et Cie. Mulhouse (Haute-Alsace) 1790
Le motif Ananas, réédité par la Maison Pierre Frey (2023) pour les appartements privés de la Reine à Versailles, fait partie de la collection anniversaire Braquenié X Frey, en collaboration avec le Musée de la Toile de Jouy.

Un vocabulaire esthétique encore en vogue

Les tissus indiens ont été remis au goût du jour dans les années soixante par une jeunesse éprise d’orientalisme. Le célèbre motif cachemire, en forme de ‘goutte’, connu aussi sous le nom de Paisley (du nom de la ville en Écosse où il était majoritairement produit), a pour origine le boteh, motif iranien (qui signifie buisson). Il est aujourd’hui décliné à l’infini.

Des marques de mode actuelles se font les héritières de ce style bohème. Leurs fines cotonnades sont parfois imprimées en Inde, à la manière traditionnelle au bloc de bois. Mais beaucoup d’Indiennes sont maintenant dessinées sur tablettes ou palettes graphiques et imprimé de manière écologique sur des imprimantes textiles numériques (impression de la juste quantité, à la demande, et encres à l’eau).

Les motifs floraux maximalistes sont plus que jamais tendance dans le monde de la décoration. Les grands éditeurs de tissus possèdent leurs propres catalogues de motifs patrimoniaux. Ils rééditent leurs plus beaux motifs sur tissus ou papiers peints (telle la Maison Pierre Frey par exemple qui a participé à la décoration de Versailles). Ces motifs s’illustrent dans la mode et la décoration, et témoignent de leur vivacité et d’un certain Art De Vivre à la Française.

Mon regard de créatrice de motifs

Les Indiennes sont à l’origine d’un vocabulaire esthétique puissant aux variations infinies, et largement utilisé encore aujourd’hui. Les bibliothèques de motifs d’Indiennes sont littéralement pillées par les designers contemporains. On ne compte plus les imitations et copies, mais c’est une dynamique ancienne comme on l’a vu. J’encourage cependant les artistes et créateurs à documenter et partager d’avantage leurs sources d’inspiration.

Il n’y a pas d’Art pur

Les échanges culturels ont toujours existé et les artistes (comme les marchands) seront toujours curieux de la production de leurs voisins. Étudier les Indiennes c’est prendre conscience des échanges commerciaux et artistiques entre nations, mais aussi des colonies et de l’esclavage avec la culture du coton. L’histoire des Indiennes est emblématique, et nous parle autant de couleurs et de motifs, que des politiques douanières (!) et de ce que l’on appelle aujourd’hui l’appropriation culturelle. Mais pour un artiste, chaque geste ou dessin sera toujours le fruit d’imprégnations et d’influences diverses, d’histoires partagées, personnelles et communes, nourrit de contraintes et d’innovations techniques. Il serait peut-être utile d’en informer mieux le public.

  • Archives des tissus Oberkampf (Casal): [Flipbook Patrimoine]
  • La Maison Antoinette Poisson (du vrai nom de Mme de Pompadour amatrice d’Indiennes) s’est spécialisée dans la réédition de pièces du patrimoine
  • La bible des ouvrages consacrés aux tissus: The Book of Printed Fabrics, Taschen, 900 échantillons de tissus originaires de quatre continents, issus des collections du Musée de l’Impression sur Étoffes de Mulhouse.

Voici la liste des documents (passionnants) qui m’ont aidés à la rédaction de cet article, et dont j’encourage la lecture si vous souhaitez en savoir plus:

  • Le textile, un objet interculturel ? Processus de valorisation et d’appropriation des modèles étrangers dans les toiles peintes (XVIIIe-XIXe siècle) par Aziza Gril-Mariotte [document]

Crédits photos © Andrea Leonelli 2025 prises à l’écomusée de Wesserling (sauf mentions contraires)

Andréa Leonelli

Illustratrice, pattern designer, passionnée par tout ce qui touche à l'art de près ou de loin ... www.andrealeonelli.art

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